—Mais, vois, père, il y a une lettre au milieu du bouquet.
—Un billet doux!... c'est complet!... Ils ne se gênent pas, messieurs les fous!
Mon père détacha la lettre: elle était dans une enveloppe fermée par un cachet de cire rouge, avec une empreinte d'armoiries sous une couronne de comte, et adressée à «monsieur Théophile Gautier».
—Comment! c'est pour moi la déclaration?... Ce fol sait mon nom et m'a reconnu!...
Mon père lut la lettre, qui parut l'étonner. Celui qui l'écrivait se disait le fils du général Bertrand, compagnon de Napoléon Ier à Sainte-Hélène. Comme tous les fous, il prétendait être l'homme le plus sage du monde et victime d'ennemis ténébreux. Il suppliait mon père de lui venir en aide, pour le tirer de captivité.
Mon père s'informa, fit des démarches.
C'était bien le fils du général Bertrand. Mais l'intercession de mon père n'eut d'autre effet que de faire se resserrer la surveillance autour du captif: on empêcha désormais le malheureux fou de se promener de notre côté.
J'avais promis à mon père de chercher à imaginer un sujet de nouvelle, et de le lui raconter, avant d'essayer d'écrire. Il me demandait souvent si j'avais enfin trouvé quelque thème original, ou qui me parût tel. Je croyais en tenir un, et je le développais longuement dans ma tête; mais je n'en voulais pas parler avant d'être parvenue à conclure, ce qui ne fut pas facile. Quand je crus mon scénario bien d'aplomb, j'allai trouver mon père, et d'un air assez solennel, je lui demandai s'il avait le temps de m'écouter.
—J'ai le temps et je suis tout oreilles! me répondit-il avec empressement, en s'agenouillant dans un grand fauteuil, ce qui était sa façon favorite de s'asseoir.