—Eh bien, voilà mon histoire:

«Un luthier très épris de son état, une sorte de Stradivarius fanatique, habite dans une ville d'Italie un vieux quartier assez désert; il travaille sans relâche au perfectionnement des instruments de musique. Il rêve quelque chose d'extraordinaire, un violon idéal, unique, d'une délicatesse merveilleuse, expressif, comme s'il comprenait la musique dont il vibre: une voix, une âme, enfin!... Le luthier maniaque, réalise des chefs-d'œuvre, et cependant n'est pas satisfait. Pour choisir des bois incomparables, il fait de lointains voyages et, une fois, risque sa vie en abattant lui-même un arbre qui penche au bord d'un abîme, où personne n'ose se risquer. Il veut cet arbre qui a grandi dans un frisson sonore, au bruit des torrents, sous la furie des tempêtes. Il s'imagine que le bois de cet arbre-là gardera peut-être mieux qu'un autre une sorte de conscience musicale.

«Dans le même temps, une cantatrice merveilleuse emplit de sa gloire toute l'Italie. Le luthier la suit de ville en ville et de théâtre en théâtre. Un jour, à Milan, il apprend qu'un jeune et riche seigneur, très amoureux de la cantatrice, va l'épouser et l'enlever à l'art. Le mariage est décidé; mais, quelques jours avant les noces, la fiancée disparaît, sans qu'il soit possible de retrouver ses traces. L'amoureux la cherche éperdument pendant des mois, pendant des années, et, quand il a perdu l'espoir, il ne parvient pas à oublier.

«Un soir, entraîné par des amis dans une salle de concert, il entend un virtuose exécuter un morceau sur le violon. Il éprouve alors une émotion profonde, qui n'est causée ni par la musique ni par le talent de l'exécutant, mais par le son même du violon; les battements de son cœur s'accélèrent, il est bouleversé comme s'il avait entendu la voix de la bien-aimée perdue.

«Le morceau terminé, il se précipite dans les coulisses et demande à voir le virtuose. Il veut à n'importe quel prix lui acheter ce violon; mais l'artiste lui répond qu'il ne lui appartient pas et qu'il n'a pas le droit de le laisser toucher par qui que ce soit. Au même instant, un être singulier s'approche, qui saisit le violon d'un geste leste et impérieux, et le couche, avec d'amoureuses précautions, dans un étui de velours blanc. Le jeune seigneur s'adresse au nouveau venu et lui dit de fixer le prix qu'il exige pour lui céder ce violon. Mais l'homme singulier, qui est le luthier, l'artisan délicat, que son incomparable habileté dans la facture des instruments de musique a rendu célèbre, ne répond pas et s'éloigne, ou plutôt s'enfuit, en emportant le violon.

«Le jeune homme retrouve facilement le luthier monomane. Il va le voir dans sa boutique et le supplie de nouveau. Afin de l'attendrir, il finit par lui raconter son chagrin et son malheur; il lui avoue que le son des cordes de ce merveilleux instrument, lui rappelle la voix de son amie, la diva si mystérieusement disparue. Mais, au nom de la cantatrice, le luthier pâlit et rougit, et ne peut cacher un trouble si étrange que le jeune homme en est tout saisi. Il essaie de l'interroger. Le bonhomme, redevenu maître de lui, ne répond plus, reste impénétrable, et finit par mettre l'intrus hors de sa boutique, où il se barricade.

«L'idée que cet étrange maniaque sait quelque chose de la bien-aimée, l'a enlevée sans doute et la tient captive, ne quitte plus le jeune seigneur. Il emploie tous les moyens possibles pour découvrir la vérité; ne pouvant arriver à rien, il a l'idée de s'adresser à un magnétiseur fameux et de l'intéresser à ses recherches. Celui-ci parvient à endormir le luthier, qui raconte, malgré lui, toute l'histoire de son crime: il a attiré un soir chez lui, sous un prétexte, la diva, et, sans la faire souffrir, il l'a tuée, par amour de cet art auquel elle consentait à renoncer. Elle, qui était comme une lyre vivante, allait devenir une simple comtesse; elle, dont tous les nerfs, toutes les fibres, vibraient, avec sa voix de cristal, comme les cordes d'un violon! Le luthier seul pouvait la sauver et, en même temps, parachever le chef-d'œuvre auquel il avait pensé toute sa vie: le violon sensible et conscient. Mais, pour cela, la chanteuse devait mourir, et il la tua sans hésiter.

«Ses longs cheveux blonds et soyeux sont devenus les fils de l'archet; de ses entrailles précieuses furent formées les cordes!

«L'amoureux, ivre de rage, ne veut pas en entendre plus. Il se jette sur le luthier et l'étrangle Puis il met le feu à la boutique et s'enfuit en emportant le violon....

«Voilà, c'est tout....»