Le visage de mon père, toujours agenouillé dans son grand fauteuil et qui m'avait écoutée avec beaucoup d'attention, exprimait la stupeur. Il poussait des «ah!» et des «oh!» en levant les mains vers le plafond.

—Je suis épouvanté! dit-il enfin. Je m'attendais à quelque idylle naïve, à une gracieuse éclosion de la petite fleur bleue de l'idéal; et c'est l'étripement de ton héroïne que m'offre, comme première œuvre d'imagination, ton cerveau de quinze ans!... Je suis comme le Prince Charmant, des contes de fées, qui voit sortir de la bouche de la belle princesse, au lieu de perles et de diamants, des couleuvres et des scorpions; je peux même dire ici: des vipères et des serpents à sonnettes!... Oui, tu as l'esprit, je m'en suis aperçu déjà, particulièrement féroce.... Je ne peux pas dire que le sujet soit banal. Oh! non, il ne l'est même pas assez, et l'abominable histoire est conduite avec logique. Seul, le magnétiseur ne me plaît guère. L'influence d'Edgar Poë est manifeste, et peut-être aurait-il tiré quelque chose de cette affreuse aventure.... Et comment s'intitulera-t-elle?... Le Boyau révélateur, sans doute!

—Elle n'aura pas de titre du tout, dis-je en l'embrassant, car elle est condamnée sans appel. J'envoie le violon au diable et je vais inventer autre chose.


Dans les premiers temps de notre installation à Neuilly, on ne pouvait pas s'imaginer qu'il serait possible de ne pas avoir un pied-à-terre à Paris. Mon père loua donc un petit appartement, 15, rue de Grammont. C'était au second étage, sur une cour; il se composait d'une antichambre, d'une très vaste pièce avec une alcôve et d'un grand cabinet qui n'avait de jour que par une cloison vitrée. Mon père et ma mère, quand ils devaient dîner en ville, venaient s'y habiller, plutôt que de retourner à Neuilly, et, ce jour-là, ils y couchaient. Nous y restions quelquefois tous, après les soirées passées au théâtre.

Sommairement meublé, assez négligemment entretenu par la concierge, ce logis terne et obscur ne nous plaisait guère; mon père s'en lassa vite et, après avoir trouvé une combinaison meilleure pour nos sorties du soir, il donna congé de l'appartement. On avait fait la découverte, à Neuilly, d'un loueur de voitures, le père Girault, qui se montra assez raisonnable, et avec lequel mon père conclut un arrangement. Il venait nous prendre à notre porte, pour nous conduire au théâtre, où nous le retrouvions, vers minuit, et il nous ramenait chez nous.

Pendant bien des années, les guimbardes du père Girault, que Théophile Gautier appelait «ses carrosses de gala», nous trimbalèrent sur la longue route, de Neuilly à Paris et de Paris à Neuilly. Nous allions à toutes les premières des principaux théâtres, à ceux dans lesquels mon père avait une loge; lorsqu'on ne lui envoyait que deux places, il les donnait à Toto, qui lui rendait alors compte de la pièce.

Pendant les représentations, nous étions chargées, ma mère, ma sœur et moi, de bien écouter, tandis que le père se promenait dans les couloirs, fumait un cigare sur le perron, ou somnolait au fond de la loge. Au retour, tassés tous les quatre dans la voiture, et longuement cahotés à travers la nuit, nous lui racontions, dans le bruit des roues et le cliquetis des vitres, l'intrigue et les péripéties du drame, ou de la comédie, que nous venions de voir.

Il nous fallait garder le souvenir des différentes pièces jouées pendant la semaine, au moins jusqu'au dimanche suivant, afin que le père, au moment d'écrire son article, pût contrôler l'intégrité des comptes rendus.

Le dimanche se levait pour nous dans une atmosphère grise et mélancolique. Pas de chansons matinales, pas de déclamations fantaisistes et tonitruantes. Le père s'habillait, pour sortir, aussitôt levé, et le déjeuner était servi encore plus tôt que d'ordinaire.