C'était le jour noir, le jour du feuilleton. Théophile Gautier allait l'écrire au journal même, et il n'y avait pas une ligne faite d'avance. On connaît sa fameuse réponse à ceux qui le pressaient de travailler un peu, dans la semaine, à son article:

—On ne demande pas à un condamné de se faire guillotiner avant l'heure!

Les «mille pas», le long de la terrasse, étaient supprimés. Nous conduisions le père jusqu'à l'omnibus, et il s'en allait analyser, dans son style parfait, les péripéties du Serpent à plumes, de la Grève des Portiers, de Vermouth et Adélaïde et autres chefs-d'œuvre oubliés.


Un jour, Nono, que nous n'avions pas vu depuis longtemps, vint à Neuilly, et il nous raconta une aventure qui lui était arrivée, quelques mois auparavant. Un être extraordinaire l'avait abordé dans la rue en lui demandant un renseignement, dans un langage incompréhensible. Cet être, assez petit, avait une bizarre figure jaune, avec des yeux bridés, qui faisait l'effet le plus drôle du monde sous un vieux chapeau haut de forme trop large et qui lui entrait jusqu'aux oreilles; il portait un paletot râpé et des souliers éculés, rattachés par des ficelles.

Malgré ce triste déguisement, qui le rendait hideux, son type trahissait clairement son origine: c'était un Chinois, un Chinois authentique, échoué, à la suite d'incidents malheureux, sur le pavé de Paris.

Avec beaucoup de peine et en y mettant le temps, Nono était parvenu à débrouiller l'histoire de ce pauvre diable. Il avait été amené en France par Mgr Callery, évêque de Macao, qui l'avait engagé pour travailler à la rédaction d'un dictionnaire chinois-français; mais Mgr Callery était mort et l'on avait tout simplement renvoyé le Chinois.

Comme on l'avait tenu, jusque-là, à peu près enfermé chez cet évêque, il ne savait presque rien de la langue du pays où il se trouvait, et n'avait aucune relation; le peu d'argent, épargné à grand'-peine, fut vite mangé. Lorsque Nono le rencontra, il se rendait chez Stanislas Julien, qui lui faisait faire quelques travaux, dont il ne se hâtait pas de lui verser le mince salaire.

Clermont-Ganneau s'était intéressé à ce Chinois. Il l'avait décidé à reprendre son costume national, à laisser repousser sa natte: l'homme était redevenu une très élégante potiche. Dans son dénûment, il avait rencontré une femme, de condition modeste, qui s'était apitoyée sur lui, l'avait pris en affection et était sur le point de l'épouser; mais, tout dernièrement, elle venait de mourir. Et le pauvre exilé, qu'elle aidait un peu, était retombé dans la misère.

Voilà mon père, et nous tous, profondément attendris sur le sort de ce Chinois, seul et sans ressources, si loin de sa patrie chimérique.