—Je me vois à Pékin, sans un sol, dit mon père, ne sachant pas un mot de chinois et ayant pour toute recommandation un aspect insolite, qui ameute les foules à mes trousses et les chiens contre mes mollets!...
L'idée de voir un habitant du Céleste Empire nous exaltait beaucoup: cet être invraisemblable existait donc, autrement que sur les écrans et les éventails, avec une tête d'ivoire ou une figure en papier de riz?
Il y avait longtemps que mon père avait écrit:
Celle que j'aime à présent est en Chine,
et une nouvelle, le Pavillon sur l'eau, d'après l'analyse, faite par Pauthier, d'une comédie chinoise. Il s'intéressait vivement à l'antique civilisation de l'Empire du Milieu. Il avait lu les travaux d'Abel Rémusat et les pièces de théâtre, traduites par Bazin; il avait voyagé, en idée, dans ce pays du rêve, qui était demeuré néanmoins, pour lui, irréel.
—Amène-moi ton Chinois, dit-il à Nono. On tâchera de réunir pour lui un petit magot (le mot vient tout seul), et de rapatrier l'exilé. Viens déjeuner demain ici avec lui.
Clermont-Ganneau, fidèle au rendez-vous, nous présenta, le lendemain, le Chinois Ting-Tun-Ling, qui nous fit les plus respectueux saluts, en fermant ses poings pour les secouer à la hauteur de son front: cela nous parut délicieux. Il portait une robe bleue, en étoffe molle, sous une tunique de soie noire brochée, à petits boutons de cuivre. Selon les rites, il garda sur sa tête sa petite calotte en satin noir, ornée d'un bouton de nacre carré encadré de filigrane doré. Sa figure jaune était spirituelle et fine, mais l'émotion la plissait et la déplissait continuellement, en faisant papilloter ses yeux, très vifs et très bridés.
Il n'avait pas plus de trente ans, mais on ne pouvait guère, à première vue, lui donner un âge quelconque. Il avait l'air à la fois d'un prêtre, d'une jeune guenon et d'une vieille femme. De ses manches sortaient à demi des mains maigres et aristocratiques, prolongées par des ongles plus longs que les doigts. On essaya d'échanger quelques phrases avec lui; mais ce n'était pas commode, car le peu de français qu'il savait, il le prononçait d'une façon très imprévue.
Cependant, quand il eut compris qu'on avait l'intention de lui fournir les moyens de retourner dans son pays, il manifesta une grande épouvante.
—Moi, pas tourner Chine! s'écria-t-il. Si tourner, couper moi tête....