—Il en fait une marche funèbre.
—Et il a raison, car c'en est une.
—Non, c'est un cortège nuptial.
—Mais qui semble attristé par le désespoir d'un amant trahi.
En général, nous étions du parti de Pasdeloup.
On lui devait une telle reconnaissance, qu'il nous paraissait monstrueux de lui chercher chicane.
Nous en voulions beaucoup à Reyer, qui avait écrit: «M. Pasdeloup sera dirigé par l'orchestre», et qui, méchamment, l'appelait toujours «pied de loup».
Quelquefois le grand chef lui-même, fendant la foule, descendait aussi le boulevard. Serré dans son paletot, roulant comme une boule, il était tout de suite reconnu à la couleur paille de sa belle barbe. Son allure affairée et rapide dépassait vite notre pas de flânerie. Alors, nous courions après lui, pour tâcher de savoir ce qu'il jouerait au prochain concert, mais il était cachottier et mystérieux, ne promettait rien.
Des musiciens de l'orchestre passaient aussi, un foulard au cou, portant leur violon dans l'étui noir. Nous en reconnaissions quelques-uns, des plus en vue sur l'estrade.
A cette époque, Flaubert, quand il n'était pas à Croisset, habitait un entresol dans cette région du boulevard. C'était sur notre chemin, et nous ne manquions jamais, en passant, de monter chez lui. Quelquefois, les fenêtres étaient ouvertes, et on le voyait, d'en bas, emplissant de sa carrure le salon trop petit pour lui: il avait un vaste pantalon en drap loutre, serré par une écharpe rouge, et une robe flottante sur une chemise de soie. Nous entrions en coup de vent, tout agitées de la joie prise au concert, et aussi du plaisir de le voir; mais il ne comprenait pas encore, dans l'effusion qui me jetait à son cou, tout ce qu'il y avait en moi d'admiration et d'enthousiasme pour son génie.