La pièce où il se tenait était tendue de cretonne claire à grands ramages; à part cette cretonne, tout donnait une impression d'Orient: des cuirs rouges et verts, des pipes, des tapis, un divan bas, une grande table sur laquelle était posé un immense plat de cuivre tout rempli de plumes d'oie. Ces plumes avaient servi, quelques-unes très usées, d'autres le bout de leur bec à peine trempé d'encre. Flaubert écrivait sur des feuilles de papier bleu, d'une écriture serrée, qui remontait; il y avait sur la table des feuillets, très chargés de ratures.

Je regardais tout cela, avec un sentiment de dévotion; mais l'auteur de Salammbô ne pouvait pas savoir.... Un peu inquiet de cette invasion, qui rompait le recueillement de son cabinet de travail, il nous suivait du regard doux de ses grands yeux à longs cils, et, les mains sur les hanches, ployait vers nous sa haute taille: nous l'embrassions encore, puis nous redescendions et reprenions notre route, avec les amis les plus fidèles, qui avaient eu la constance de nous attendre.

Un autre personnage, habitait aussi un entresol, de ce même côté du boulevard; mais chez celui-ci nous ne nous arrêtions pas: c'était Paul de Kock. On le voyait presque toujours assis derrière sa fenêtre ouverte, face au public, avec sa bonne tête joyeuse toute ébouriffée de cheveux blancs. On l'acclamait, on l'interpellait en passant, et il échangeait des propos avec la foule. Nous méprisions cette gloire. Nous ne savions rien de l'œuvre d'ailleurs, mais l'engouement de Pie IX pour l'écrivain nous donnait envie de lire ses livres[2]; mon père redisait souvent la question fameuse, que le Saint-Père posait à tous les visiteurs français:

—Connaissez-vous Paolo di Koko?...

Nous n'allions guère plus loin, à pied, que la Madeleine. C'était assez long. Mais la route nous paraissait très courte, faite ainsi en aimable compagnie et en devisant gaiement.

Très souvent Toto et Olivier de Gourjault nous accompagnaient jusqu'à Neuilly et restaient à dîner.

En attendant l'arrivée du père, qui rentrait toujours si tard, ce jour-là, «Bœuf en Chambre», bon musicien, se mettait au piano et jouait des fragments, de ce que nous avions entendu le jour même; ou bien il prenait une partition de Wagner,—il y en avait déjà chez nous,—et il essayait de la déchiffrer, d'en pénétrer les mystères....

L'affreux scandale de l'Opéra, à propos de la représentation du Tannhäuser, avait eu un grand retentissement parmi nous, et depuis ce temps Richard Wagner nous préoccupait beaucoup.

La répétition générale du Tannhäuser avait été marquée pour moi par un incident assez singulier. J'étais alors en pension, mais c'était un jour de sortie; mon père nous emmenait, ma sœur et moi, à Paris, pour nous présenter à Mme Victor Hugo, qui faisait un court séjour en France et nous avait invitées à dîner. Nous la voyions pour la première fois.

Théophile Gautier n'était pas chargé, à cette époque, de la critique musicale. Il n'avait donc pas de «service» à l'Opéra; mais ma mère était parvenue à voir le compositeur, qui l'avait reçue très courtoisement et lui avait donné une place pour la répétition générale. Il était convenu qu'après notre dîner nous irions la prendre, à la sortie du théâtre, pour rentrer ensemble à Neuilly. Nous nous promenions donc, vers minuit, en l'attendant, dans le passage de l'Opéra. Il fut brusquement envahi, au moment de la sortie, par une foule, qui paraissait dans un état d'excitation et d'agitation extraordinaire.