Et, quelque temps après, il nous montra cet article daté de 1857:
Richard Wagner est, pour ainsi dire, inconnu en France, quoique son nom ait été agité souvent dans des polémiques violentes; mais sa musique n'a pas franchi le Rhin; peut-être ne le franchira-t-elle pas de si tôt, car elle est trop allemande, même pour beaucoup d'Allemands.
Nous avions une grande curiosité de connaître ce compositeur, génie sublime pour les uns, maniaque délirant poulies autres,—un dieu,—un âne,—pas de milieu. D'après les appréciations opposées entre elles que nous avions lues, nous nous étions imaginé un Wagner tout différent du Wagner véritable. Sans le croire complètement dénué de mélodie, de rythme et de carrure, comme on le disait, nous pensions avoir affaire à un hardi novateur en musique, secouant les vieilles règles, inventant des combinaisons bizarres, essayant des effets inattendus;—un paroxyste, pour nous permettre ce mot, poussant tout à l'extrême, outrant la violence, déchaînant à propos de rien l'ouragan de l'orchestre et passant comme une trombe musicale sur le parterre abasourdi. Nous nous figurions un génie compliqué et furieux, chaotique et fulgurant, mêlé de souffles, de ténèbres et de lueurs, et cédant au caprice d'une inspiration sauvage, un Kreissler à la Hoffmann près de qui Beethoven, Weber et même Berlioz eussent paru fades et classiques, et, vraiment, sur ce qu'on en racontait, il était difficile de penser autre chose.
L'auteur du Tannhäuser, loin de renchérir sur Weber ou Meyerbeer, a remonté délibérément dans le passé vers les sources de la musique, comme un peintre qui imiterait Van Eyck ou l'ange de Fiesole. Le sujet de son opéra est symbolique et fait doublement allusion à cette idée....
Et le poète analyse, dans un style d'un coloris délicieux, la légende du chevalier Tannhäuser. Puis il le montre, quand le rideau s'écarte, dans les grottes du Venusberg, accoudé sur les genoux de Vénus,
... l'air excédé d'ennui et parfaitement insensible aux groupes érotico-mythologiques que figurent derrière une gaze des Nymphes et des Amours; en vain les Grâces font des poses, et les Sirènes chantent leurs chansons les plus perfidement enivrantes de leur voix la plus douce; en vain la déesse déploie ses séductions auxquelles rien ne résiste que la satiété. Tannhäuser, las de chants magiques, de fantasmagories grecques et de baisers olympiens, se ressouvient de sa vieille grand'mère, de sa jeune fiancée et du son de cloche de la petite chapelle, et, invoquant le nom immaculé de Marie, il se débarrasse des étreintes de la déesse, et se retrouve en pleine campagne. La lutte du principe spiritualiste et du principe matérialiste, qui se disputent l'âme de Tannhäuser, est bien rendue par le compositeur. L'agitation sourde de l'orchestre, La déclamation hachée et haletante, les éclats de voix soudains peignent bien l'état d'esprit du chevalier.
Quand Tannhäuser se retrouve au milieu de la campagne, un petit pâtre joue une cantilène rustique dont la simplicité fait contraste avec les voix langoureusement perfides des Sirènes et autres mythologiques enchanteresses.
Bientôt passe une procession de pèlerins qui fait naître des idées de repentir et de religion dans l'âme du chevalier Tannhäuser déjà rassérénée par la chanson naïve du pâtre. Cette marche, nécessairement rhythmée pour rendre la progression du cortège, est d'une grande beauté et produit un effet irrésistible: c'est un des meilleurs morceaux de l'ouvrage; le souvenir s'en découpe nettement du fond de récitatifs et de mélopées un peu vagues qui forment la teinte générale de l'œuvre. C'est là une musique pleine de grandeur, de caractère et de conviction, la musique d'un maître, enfin.
Comme nous l'avons dit, le romantisme de Wagner est bien plutôt un retour aux anciennes formes qu'une innovation révolutionnaire; son orchestre est plein de fugues, de contre-points fleuris, de canons, exécutés avec beaucoup de science. Rien n'est moins échevelé; l'air de désordre vient de l'absence du rhythme carré que de parti pris le maître évite, de même qu'il s'abstient de moduler. Wagner écrit lui-même les paroles de sa musique, pour que la cohésion de l'idée et de la note soit encore plus parfaite.
Il terminait l'article par ce souhait:
Nous voudrions que le Tannhäuser fût exécuté à Paris, au Grand-Opéra. La partition mérite cette épreuve solennelle.
Hélas! l'épreuve fut faite quatre ans après, et le résultat n'honorait guère la capitale du monde.
Mais Théophile Gautier était très fier d'avoir, avant tout autre, salué ce maître et apprécié son œuvre.
A ce déchaînement de haine, à ces clameurs, à ces huées, il ne se trompait pas: il les avait entendues déjà en 1830, et savait bien que le génie seul est capable d'exaspérer à ce point la foule, comme si sa supériorité était, vraiment, la plus sanglante insulte faite à la médiocrité.
—Moi, qui ne suis qu'un âne en musique, à ce que l'on prétend, disait-il, je n'avais pas fait tant de façons et j'avais trouvé le Tannhäuser très beau, tout simplement.