Et encore n'avait-il pas écrit tout son sentiment: pour ne pas trop empiéter sur le domaine de son collègue, de Rovray, critique musical au Moniteur, il s'était surtout attaché à l'analyse du poème et, en ce qui concerne la musique, il avait certainement subi une influence. Il y avait quelque musicien parmi ses compagnons de voyage, qui lui souffla les appréciations, assez singulières, que nous avons citées, comme par exemple: «Le maître s'abstient de moduler», qu'il reproduisit respectueusement, croyant être très sûrement documenté, puisqu'il l'était par un homme du métier.
Baudelaire était très heureux que Théophile Gautier eût écrit cet article sur Wagner: ce document, disait-il, aiderait à la réhabilitation de Paris. Chauvin, à sa manière, Baudelaire souffrait extrêmement de la honte dont le scandale de l'Opéra éclaboussait la France.
—Qu'est-ce qu'on va penser de nous dans le monde? Que dira-t-on de Paris en Allemagne?... Une poignée d'imbéciles et d'envieux nous ont déshonorés collectivement.
Il disait cela, et, heureusement, il l'a écrit, en d'admirables pages, lui, fanatisé dès la première heure, et il a ainsi sauvé l'honneur. Sa compréhension de Wagner fut vraiment sublime et elle lui vint de façon fulgurante:
J'avais subi (du moins cela me paraissait ainsi) une opération spirituelle, une révélation. Ma volupté avait été si forte et si terrible que je ne pouvais m'empêcher d'y vouloir retourner sans cesse.
Cela me faisait penser à ces quelques pages de Weber, qui m'avaient si soudainement révélé la musique. Les phrases musicales de Wagner, entendues au piano, m'impressionnaient encore plus vivement. J'éprouvais, en les écoutant, une fascination, mêlée d'une sorte de peur. J'étais comme au bord d'un gouffre, dont il me faudrait, sans nul doute, toucher le fond: c'était un vertige de l'esprit.
Il est bien évident que toujours, en même temps qu'un homme de génie, il naît un petit groupe d'élus, appelés à le comprendre, à former autour de lui ce bataillon dévoué qui doit le défendre, le consoler de la haine universelle et le soutenir, dans sa montée au Golgotha, en lui affirmant sa divinité.
J'avais déjà la prescience que ma destinée était de prendre rang, un jour, parmi cette milice sacrée, qui combattait pour le triomphe de Richard Wagner.
[2] Voir [la deuxième note] à la fin du volume.