Pendant le dernier entr'acte, on avait débouché du champagne;. Wagner, qui s'amusait comme un enfant, fit tout à coup irruption sur la scène en criant:
—Voilà! voilà!...
Et c'est lui-même qui nous versa le vin mousseux!
Alors Servais devint épique:
—C'est très curieux, madame: vous avez un maître d'hôtel qui ressemble, d'une façon singulière, à un compositeur dont on parle beaucoup depuis quelque temps un certain Richard Wagner. C'est un extravagant, un enragé, qui fait de la musique épouvantable, des charivaris dignes des cannibales, et qui appelle cela «la musique de l'avenir....»
Et il débitait, sans trembler, toutes les venimeuses âneries qui avaient cours alors. Et finalement:
—A ce qu'il paraît, c'est une musique où il n'y a pas d'airs. Cependant, à ce propos, quelque chose m'étonne; ce compositeur a fait représenter, à Paris, un prétendu opéra, qui, naturellement, a été sifflé de la belle manière et les plaisanteries les plus spirituelles ne tarissent pas sur ce sujet; une, entre autres, que vous pourrez peut-être m'expliquer. On dit: «Il m'ennuie aux récitatifs et il me tanne aux airs[1]....» Mais puisqu'il n'y a pas d'airs?... Et puis «tanne» qu'est-ce que cela peut bien signifier?...
Alors la dame exaspérée:
—Monsieur!... «tanner» est un mot d'argot, qui veut dire: «importuner», «impatienter», «ennuyer», pour parler poliment.... C'est, par exemple, ce que vous faites ici, en ce moment. J'ai donné la preuve, moi, d'une patience extraordinaire, parce que je suis très bien élevée; mais vous venez de mal parler d'un homme que je tiens pour le plus grand génie qui ait jamais existé: cela, je ne le supporterai pas. Vous avez blessé mes plus chères convictions. Vous êtes un idiot et un goujat, et j'ai enfin le plaisir de vous mettre à la porte, en vous enjoignant de ne jamais revenir chez moi.
Wagner riait aux larmes.