Richter joue une valse.
Une dame, rentre du bal, à minuit, en robe de tarlatane. Devant son miroir, elle commence à ôter ses bijoux, à enlever les fleurs de sa coiffure, en se remémorant les incidents de la soirée, les madrigaux, les médisances, les toilettes plus ou moins réussies, les petits ridicules de ses bonnes amies, dont elle rit encore.
Comme elle a beaucoup dansé, elle est très lasse et se réjouit à l'idée du repos.
Mais soudain un coup de sonnette retentit. La dame s'effraie:
Qui peut sonner chez moi à une pareille heure?
Les domestiques sont couchés. Elle n'ose pas ouvrir d'abord; cependant elle se décide: quelqu'un de ses proches, peut-être, est malade et la fait demander.
Paraît un étrange jeune homme, long, mince, les mèches en saule pleureur, l'air gauche et suffisant.
—Vous vous trompez, sans doute, d'étage, monsieur, car je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
—Comment, madame, vous ne me remettez pas? Vous me connaissez pourtant très bien: nous nous sommes rencontrés dans le monde et je suis venu une fois chez vous à une soirée. D'ailleurs, voici ma carte.
—En effet ... oui, je crois me souvenir; vous ne m'êtes pas tout à fait inconnu.... Mais quel grave événement peut vous amener chez moi aussi tard?
—Oh! rassurez-vous il n'y a rien de grave, rien du tout. Je passais, par hasard, devant votre maison, j'ai levé le nez, j'ai vu de la lumière à votre fenêtre. Je me suis dit: «Tiens, je dois une visite à cette dame, une visite très en retard même, et qui ne peut plus être remise.... Comme ça se trouve! Justement, je n'ai pas sommeil, et, puisqu'elle veille, elle aussi, c'est qu'elle n'a pas sommeil non plus. Ça va lui faire plaisir de me voir et de passer quelques heures à bavarder spirituellement avec moi.
—Quelques heures!...
—Mais je vous en prie, ne vous gênez pas pour moi! Ne restez pas debout; asseyons-nous: on est mieux pour causer.
—Mais enfin, monsieur, il est fort tard!
—Oh ne vous inquiétez pas de cela, je ne suis pas pressé le moins du monde.
Et l'intrus entame un interminable et oiseux bavardage, malgré l'impatience de la dame, qui ne cache pas sa mauvaise humeur et ne répond qu'ironiquement, du bout des lèvres. Enfin elle déclare:
—Je crois vraiment, que vous n'êtes pas dans votre bon sens.
—Comment! vous vous imaginez que je suis gris? Ah bien! voilà une chose impossible. Figurez-vous que j'ai dîné en famille: un dîner frugal, sévère, dont je garde un très mauvais souvenir, je vous prierai même, à ce propos, d'être assez bonne pour me donner un cure-dent!
—Un cure-dent!
—Oui, parfaitement: cela me rendrait service, parce que, à ce dîner, j'ai mangé du veau et il m'en est resté dans les dents: c'est extrêmement désagréable, surtout quand on n'a pas de cure-dent.... Voyez-vous, c'était un veau de famille, filandreux, coriace et salé.... Ah! tellement salé que je meurs de soif, et vous seriez tout à fait aimable en me faisant servir quelques boissons.