Et nous parlons tous à la fois, reprenant chaque détail de cette journée inoubliable.

Pourtant la faim nous tracasse de plus en plus: quel souper tout à l'heure, à l'hôtel du Lac!...

Un garçon somnolent se lève de son lit de camp pour nous ouvrir la porte.

—Peut-on manger? lui crions-nous.

Ce n'est pas son affaire: il n'en sait rien, se recouche et ronfle.

Nous voilà errant par l'hôtel, tournant les boutons de portes fermées à clé, nous pendant aux sonnettes: rien! le silence, la solitude, le sommeil.... Eh bien, nous voulions affronter le martyre pour la cause que nous défendions: est-ce que nous allons nous plaindre pour un jour de jeûne?... Oh! non!... Puisqu'on ne peut l'éviter, cette épreuve nous plaît, à présent; elle nous semble juste et symbolique: l'estomac vide, nous écouterons mieux chanter la joie de notre cœur, l'ivresse de notre esprit.... Très heureux, nous nous couchons, espérant revoir en rêve, là-bas, sur le lac bleu, le promontoire sacré où nous retournerons demain....


[IV]

Combien cette seconde journée, qui se levait toute bleue et ensoleillée, était riante pour nous! Quelle plénitude de joie! quel avenir glorieux! Nous connaissions Richard Wagner et il nous connaissait! «Venez demain de bonne heure», nous avait-il dit; cela, c'était plus et mieux que de la politesse: les disciples plaisaient au maître, nous en avions le pressentiment délicieux.

Mais il fallait, tout de même, ne pas arriver trop tôt à Tribschen, et, jusqu'à une heure convenable, trouver le moyen d'occuper le temps.