—Quelles gens?
Cosima m'appela, d'un geste, près d'elle, et je pus voir pour quelle raison mes hôtes bien-aimés gardaient cette attitude craintive et ce silence.
Devant le perron de la maison, une calèche, pleine de touristes, était arrêtée.
Un personnage vêtu d'un complet de coutil jaune, sur lequel tranchait la bandoulière noire d'une lorgnette, parlementait avec le domestique. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'importuns que l'on s'efforçait d'éconduire, mais je compris que c'étaient là des voyageurs anglais, parfaitement inconnus, qui, avec une impudence incroyable, demandaient à visiter Richard Wagner. Cette excursion était sans doute inscrite entre l'ascension du Righi et la promenade au lion de Lucerne. Ils insistaient avec une indiscrétion sans pareille, feignant de mal comprendre les affirmations du domestique, prolongeant à plaisir le débat, tandis que, dans le bosquet voisin, on ne soufflait mot, de peur d'être découvert.
Enfin Jacob persuada à ces intrus que le maître était absent. La calèche se remit en branle, avec un bruit de vieille ferraille. Le gravier de l'allée grinça sous les roues, et le véhicule encombré d'ombrelles vertes, de voiles bleus et de châles rouges, redescendit la colline.
—Enfin nous sommes libres! s'écria le Maître en se levant.
—Comment! dis-je, vous avez cru que c'était moi qui vous amenais cette «piaulée[1]» d'Anglais!
—Vous arriviez juste en même temps qu'eux, dit-il, mais je n'aurais pas dû vous soupçonner.
—Ni me jeter ce regard terrible!
—Le regard était pour les Anglais, répliqua-t-il en riant. Je suis vraiment obsédé par l'audace de ces inconnus ... car cette scène se renouvelle fréquemment.... Le plus joli, c'est que Jacob est contre moi: il trouve tous ces gens-là très distingués et ne comprend pas pourquoi je refuse de les voir.