—Quelle singulière situation cependant, si on les recevait! Que diraient-ils? et quelle attitude pourraient-ils garder?

—On raconte sur Gœthe, à propos d'une aventure analogue, une anecdote curieuse, dit Wagner. Il était ainsi souvent assiégé par des curieux, dans sa maison de Weimar. Un jour, impatienté de l'insistance d'un Anglais inconnu à forcer sa porte, il ordonna soudain à son domestique de l'introduire. L'Anglais entra. Gœthe se planta debout au milieu de la chambre, les bras croisés, les yeux au plafond, immobile, comme une statue. Un instant surpris, l'inconnu se rendit bientôt compte des choses et, sans se déconcerter le moins du monde, mit son lorgnon sur son œil, fit lentement le tour de Gœthe, en le regardant de la tête aux pieds, et sortit sans saluer.... Il est difficile de dire conclut le Maître lequel des deux avait montré le plus d'esprit.

[1] Je me suis servi de ce mot: «piaulée», que j'avais, entendu dans mon enfance. Peut-être n'est-il pas français, mais il a été adopté par les habitants de Tribschen: c'est pourquoi je le maintiens. Il pourrait venir cependant de piaux, nom que l'on donne aux petits de la pie.


[XIII]

Tous les soirs, à huit heures,—nous avions eu beau nous en défendre, honteux vraiment d'une telle perturbation provoquée dans le régime de Tribschen,—tous les soirs, à huit heures, la porte du salon s'ouvrait et Jacob annonçait le souper.

La salle à manger, assez petite, était étroite; la table en forme de carré long, l'emplissait presque; Wagner se plaçait à l'un des bouts.

Le souper se composait de viandes froides, de salaisons, de gâteaux et de fruits, et le Maître aimait à y joindre du Champagne «de son ami Chandon,» qu'il fallait boire sans scrupule, disait-il, car il en recevait, en cadeau, de son admirateur français, plus qu'il n'en pouvait consommer.

Wagner mangeait de bon appétit et déclarait qu'il ne pouvait comprendre comment il avait omis d'instituer plus tôt ce souper.

—Nous n'y pensions pas, dit-il, c'est un oubli incroyable.... Une chose pourtant si agréable, et même indispensable!... Désormais ce souper sera toujours servi et nous bénirons la réforme dont nous sommes redevables à votre jeûne forcé du premier soir.