Une dernière fois la voiture de Wagner nous emmena, par les routes obscures, et après qu'elle nous eut quittés à l'hôtel, longtemps nous écoutâmes le bruit de ses roues, le pas des chevaux, s'éloigner, s'éteindre peu à peu dans la nuit....
Le lendemain, de grand matin, quand nous sortons de l'Hôtel du Lac, pour nous rendre à la gare, quelle surprise! Russ, le terre-neuve noir, est là, qui nous attend!
Il venait quelquefois nous voir ainsi, tout seul; mais, ce jour-là, à une pareille heure! c'est vraiment bien singulier. Est-ce qu'il s'est douté de quelque chose? l'a-t-on envoyé vers nous, pour nous porter un dernier salut?...
Très heureux, très émus, nous répondons à ses caresses, et c'est sur sa bonne grosse tête, qu'avec une sincère effusion, nous posons le baiser d'adieu.
[XXXIV]
Un ciel lourd, une atmosphère brumeuse et la pluie tiède qui tombe en silence: le temps est bien à l'unisson de nos sentiments! Plus d'azur, plus de soleil; il fait gris autour de nous comme en nous. Le lac de Constance, sur lequel nous naviguons pour gagner la Bavière, nous paraît bien vilain, sous ce brouillard, après que le lac des Quatre Cantons s'est montré à nous si bleu, si limpide! Pourtant cette eau qui nous porte, et qui ne baigne point, hélas! le cher promontoire ponctué de hauts peupliers, elle nous mène encore à un pays d'élection, vers le Temple-Théâtre où s'accomplissent les rites de notre culte....
Il faut chasser cette mélancolie, et c'est Villiers qui s'en charge. Plein d'orgueil encore du succès qu'il a remporté la veille, en lisant la Révolte, devant Wagner, il ne peut se lasser d'y repenser, d'en reparler:
—Hein! comme il écoutait!... quel public!... Et comme j'ai bien joué!...
Et de nouveau son rire éclate; son esprit fuse, à travers les obscurités de ses discours.