Pour déjeuner, nous nous installons sur le pont, abrités par une tente qui ruisselle. Mais quel déjeuner! une omelette plus dure qu'une crêpe et gonflée d'une farce dont nous ne pouvons parvenir à définir la composition.

—Des navets jaunes! propose Villiers.

—Il n'y en a pas, de navets jaunes.... Ce sont plutôt des morceaux de citrouille crus....

La Speisekarte[1], consultée, déclare: «Omelette aux abricots.» Des quartiers d'abricots, pas mûrs, dans une omelette trop cuite, quelle infernale combinaison! O Brillat-Savarin! notre délicate gourmandise française va être mise, sans doute, à une rude épreuve par la lourde et barbare cuisine allemande. Mais quoi! est-ce-que la coquille où boit le pèlerin n'est pas accrochée sur notre épaule? le bourdon ne charge-t-il pas notre main? L'eau souillée des ruisseaux, les racines arrachées à la terre, voilà de quoi nous devons savoir nous contenter.

Certes!... et il est bien évident que c'est seulement par une pensée charitable, pour leur venir en aide, que nous envoyons vers les poissons du lac l'omelette aux abricots....

A Lindau, on débarque et nous entrons en Bavière.

Et voici que cela nous cause une émotion, de fouler ce sol, d'être chez Louis II, chez ce jeune roi du Graal, que nous-mêmes avons élu aussi pour notre roi!

Ici tout parle de lui, tout porte ses couleurs et sa marque: les poteaux indicateurs, les barrières, les boîtes aux lettres, sont peints en blanc et bleu; on voit partout la couronne royale en bronze ciselé, surmontant le blason, lozangé d'azur et d'argent, que soutiennent des lions cabrés; Königreich Bayern[2], on lit de tous côtés ces mots, sur des façades, sous le fronton de la gare, sur les wagons....

En route vers Munich, nous nous remémorons tout ce que Wagner nous a raconté à propos du roi: d'abord, la première entrevue avec le messager envoyé par lui, qui, après tant de vaines recherches, trouvait enfin l'introuvable grand homme.

C'était à Stuttgard: Wagner s'était arrêté là en arrivant de Vienne, d'où il venait de s'enfuir. Pendant plusieurs mois il avait dirigé, à l'Opéra de cette ville, les répétitions de Tristan et Isolde, l'attente de la «première» et l'espoir de recettes fructueuses aidaient à faire patienter l'hôtelier, qui avait déjà présenté sa note. Mais, après soixante-dix répétitions, à quelques jours de cette «première», par suite d'intrigues et de désaccord, l'œuvre fut déclarée injouable et tout s'écroula. La détention pour dettes existait encore, Wagner la redoutait par-dessus tout, il n'apercevait point de ressources pour désintéresser ses créanciers; il était donc parti, se raccrochant à un projet de concerts en Russie, qui échoua.