Les chevaux se cabrent, piétinent sur les pavés sonores, puis filent à grande allure, tandis que l'intendant s'éloigne, en faisant sonner ses talons.
Ils me semblent avoir tous les deux des mines de bandits: je grimpe l'escalier de Scheffer, poussée par le désir et l'angoisse de savoir.
Je trouve Wagner dans une disposition d'esprit singulière: ironiquement joyeux, amer, gouailleur, mais calme, sans aucune trace de colère.
—Vous rappelez-vous cette phrase du Roi Lear, me demande-t-il: «Ce n'est pas encore le pire, quand on se dit: C'est le pire...?» Aujourd'hui surpasse hier. Tartufflipp sort d'ici et la mesure est comblée. Non seulement on me refuse l'unique répétition que je sollicitais et l'on repousse à jamais, Richter, qui a manqué à l'obéissance et au respect qu'il doit à un intendant tel que Perfall, mais on me chasse, encore une fois, de Munich. Je suis, paraît-il, un danger public et ma vie est en danger. C'est terrible!... Le pauvre conseiller en était tout éperdu, sa bosse frémissait d'inquiétude.... Vraiment, s'il tremble ainsi pour moi, sa santé s'altérera et, afin d'éviter un tel malheur, je vais partir au plus vite.
—Comment! sans avoir même vu une répétition de votre œuvre?
—Mais le théâtre serait capable de s'écrouler sur moi, si j'en passais le seuil! Vous ne comprenez donc pas! Tartufflipp, lui, comprenait bien: avec quelle sollicitude, avec quelle tendresse, il m'incitait à une prompte fuite!... A tout ce que je pouvais lui dire, il n'avait qu'une réponse: «Ce n'est pas cela qui importe; ne restez pas.... Quel chagrin s'il vous arrivait quelque chose!...»
—Est-ce qu'il parlait au nom de son maître?
—Pas du tout! Le roi ignore, sans doute, ma présence. J'ai essayé de le voir, ce matin, à son château de Berg: on m'a dit qu'il était en excursion. Pour m'empêcher de l'approcher, il y a autour de lui toute une garde. Mais j'entrevois dans cette affaire une cause de récriminations qui peuvent faire tort à la personne royale, et c'est pour tâcher de lui épargner tout ennui que je m'en vais, sans protester. Vous pensez bien que cette somme énorme, que le roi a mise à la disposition du théâtre, a suscité des colères parmi les ministres. Que cette somme ait été gâchée, gaspillée sans profit, par l'incapacité et la fourberie de ceux à qui elle était confiée, cela ne va pas diminuer les griefs contre le roi: donc taisons-nous. N'empêchons pas les gens d'imaginer que la mise en scène de l'Or du Rhin est superbe; qu'on mette mon œuvre en chair à pâté, j'y consens, pourvu qu'on n'incrimine pas le roi et qu'on me laisse tranquille.
Richter vient d'arriver:
—Maître, dit-il, j'ai fait mes adieux aux musiciens de l'orchestre, qui m'ont répondu par une ovation très touchante. Ils me prient de mettre à vos pieds leurs hommages enthousiastes.