Un jour, qu'il était plus impatienté encore que de coutume, il me fit venir, et me demanda si je me sentais capable, pour lui rendre service, de rester tranquille pendant quelques heures, afin de l'aider dans son travail. Très flattée d'être appelée à de si hautes fonctions, je m'engageai, sans hésiter, à être très sage. Se fiant à ma promesse, il m'installa sur la table même, et je fus chargée de lui passer les planches, à mesure qu'il en avait besoin, puis de les reprendre et de les remettre en ordre.

Son installation à lui était des plus simples; un gros livre, appuyé sur un plus petit, formait son pupitre, et, de son écriture régulière et fine, il couvrait de lignes très droites des feuilles de papier à lettres, dans le sens le plus large.

Tandis qu'il écrivait, je regardais ces étonnantes images, où les personnes avaient des têtes d'animaux, d'incroyables coiffures cornues et des poses si singulières. J'étais tellement fascinée par l'apparition de ce monde mystérieux, paré de si brillantes couleurs, accompagné d'hiéroglyphes qui étaient d'autres images, que je me tins fort tranquille, et fus maintenue en fonctions plusieurs jours de suite.


LIX

Notre éducation, il faut l'avouer, était plutôt négligée; on n'avait pas le temps de s'en occuper; on l'oubliait, et cela ne nous gênait guère. Ma sœur et moi, nous savions très bien remplir les heures et la journée agréablement, à ne rien faire, quand Marianne ne nous emmenait pas jouer devant le théâtre du Gymnase, avec des camarades de rencontre.

Et puis, il y avait les livres.

Mon père disait souvent, que la chose qui le surprenait le plus, c'est qu'un enfant pût apprendre à lire. La lecture conquise, il lui semblait que le reste n'était rien; il n'y avait plus qu'à lire. Mais, pour cela, il fallait des livres; aussi trouvait-il absurdes ces défenses et ces restrictions qui verrouillent les bibliothèques, sous prétexte qu'il y a des livres dangereux. Lesquels? Il jugeait bien audacieux de décider de cela. A son avis, pour éviter le danger il fallait les lire tous, ou n'en lire aucun. Paul et Virginie lui paraissait être le livre le plus dangereux qui fût au monde, pour de jeunes imaginations. Il se souvenait de l'émotion brûlante qu'il avait éprouvée, lui-même, en le lisant, et qui n'avait été égalée, plus tard, par aucune autre impression de lecture.

Donc, la bibliothèque était ouverte devant nous, et, comme aucune défense n'en barrait l'approche, nous étions, peut-être, moins curieuses d'y fouiller.

Un jour, cependant, après avoir longtemps considéré les titres, je m'emparai d'un volume: c'était Le Rouge et le Noir, de Stendhal. Je n'avais pas choisi sans réflexion, ce titre me semblait devoir annoncer l'histoire de deux diablotins, l'un rouge et l'autre noir, et cela promettait d'être amusant. Je fus un peu déçue par les premiers chapitres, mais, sans être rebutée, et je poursuivis ma lecture, sans enthousiasme, mais sans ennui. Un passage du livre me troubla spécialement, celui où l'héroïne de la première partie, dans ses remords d'avoir trompé son mari, attribue à sa faute la maladie de ses enfants. Tromper son mari ne me représentait rien de particulier, mais j'étais surprise au dernier point, d'apprendre que cette chose inconnue rendait les enfants malades. Je me disais, non sans inquiétude: