«Quand nous serons malades, je saurai maintenant pourquoi.» On m'offrit d'échanger ce livre, trop fort pour moi, disait-on, contre un autre, intitulé: La Fée aux Roses, qui me parut beaucoup plus amusant, mais laissa, cependant, bien moins de traces dans ma mémoire.
Marianne, qui parlait si mal le français, était, malgré cela, beaucoup plus cultivée que les Françaises, en général, même celles au-dessus de sa condition. Elle avait une âme romanesque et éprouvait une respectueuse et naïve admiration pour l'art et pour les artistes. Quand c'était à Meyerbeer, à Banville, à Flaubert ou à Baudelaire qu'elle ouvrait la porte, elle avait un sourire extasié et, en les annonçant, sa voix sonnait comme une fanfare joyeuse. En faisant le lit, elle s'attardait à lire le feuilleton de son maître, et on se serait bien gardé de la gronder pour cela. Aussi se laissait-elle aller à sa passion pour la lecture; tandis qu'elle cousait dans la salle à manger, elle me suppliait, s'il n'y avait personne, de lui lire un peu à haute voix. Mais c'était le dimanche, que nous prolongions, pour lire, la soirée plus qu'il ne fallait. Ce jour-là, mon père et ma mère dînaient toujours chez une belle et joyeuse dame que l'on avait surnommée: La Présidente, et qui savait retenir autour d'elle tous les artistes illustres de l'époque. Nous restions donc seules avec Marianne, la cuisinière ayant congé. Malgré nos protestations, le plat principal de notre dîner était toujours une soupière pleine de riz au lait, que nous détestions; je ne sais pourquoi, ma mère y tenait spécialement et ne s'en allait que quand nous étions assises à table devant nos assiettes garnies de cette pâtée gluante. Dès que nous jugions nos parents assez loin, nous courions à la cuisine, par le long couloir qui y conduisait, et nous nous acharnions à faire passer tout le riz au lait par le trou de l'évier, ce qui était laborieux; mais cela représentait une espèce de vengeance contre le mets détesté. Marianne nous confectionnait quelques beignets subreptices et, aussitôt le dîner fini, allait chercher un livre. C'était elle qui le choisissait. Les romans de George Sand avaient ses préférences, ils l'attendrissaient au dernier point. Valentine surtout lui fit verser d'abondantes larmes. Et c'est ainsi que, pour faire plaisir à cette douce et sentimentale Alsacienne, j'ai lu, avant le temps, toute l'œuvre de la grande Française.
LX
Bien que, depuis ma sortie du couvent, l'on fût un peu en froid avec la tante Carlotta et la grand'maman Grisi, ma mère n'avait pas cessé de considérer la danse comme ce qu'il y avait de plus beau au monde, comme la seule carrière capable de conduire, par bonds rapides, à la fortune, et elle mûrissait, secrètement, un plan admirable: c'était de faire de nous des danseuses!
Mon père était hostile à ce projet; mais, comme il détestait les discussions, il n'osait pas le dire franchement, répondait évasivement, gagnant du temps. On revenait à la charge: il ne fallait pas attendre, c'était dans la première jeunesse que les membres s'assouplissaient; Carlotta était à peine plus âgée que nous quand elle avait débuté à la Scala de Milan; ce nom illustre nous ouvrirait toutes les portes.... Comment résister à tant de bonnes raisons?... Mon père finit par céder, ou plutôt par en avoir l'air.
Un matin, il nous fit venir, ma sœur et moi, dans sa chambre. Il était à demi-agenouillé dans un fauteuil, du haut duquel il nous considéra quelques instants à travers son monocle.
—Ouragan, dite Chabraque, et vous Monstre-Vert, dit-il, écoutez-moi attentivement et tâchez de me comprendre: Vous allez entrer au Conservatoire de danse. Ne craignez rien, cette institution n'a que des analogies lointaines avec le couvent. Marianne vous y conduira, plusieurs fois par semaine, et vous ramènera. Là, on vous enseignera la chorégraphie, selon les bons principes. C'est votre mère qui le veut, dans l'espoir que vous éclipserez un jour la gloire de votre tante Carlotta. Puisque vous êtes là, à ne rien faire, et que vous avez besoin d'exercice, cela vous occupera, en vous dégourdissant les jambes. C'est une gymnastique excellente qui vous donnera de la grâce et vous apprendra à marcher; c'est, pour cette raison que j'ai cédé. Mais—je vous parle comme à des personnes raisonnables—mettez-vous bien ceci dans la tête, et gardez-le pour vous: je suis parfaitement décidé à ne pas faire de vous des danseuses.... Sur ce, embrassez votre papa et allez essayer vos chaussons de danse.
Des chaussons de danse! Des corsages décolletés et sans manches! Des envolements de petites jupes en mousseline!... Comme c'était amusant! Nous sautions de joie et nous improvisions des entrechats fantaisistes, en essayant tout cela.