Le sculpteur Etex était un jour venu voir mon père et s'était soudain enthousiasmé pour la forme de mon nez. Il avait demandé à faire mon buste et pris date, immédiatement, pour la première séance.
Quand le temps fut venu, ma mère décida qu'il fallait m'arranger une coiffure digne de passer à la postérité. On m'ondula les cheveux, en les passant au fer, puis on les disposa en bandeaux qui me cachaient les oreilles, me faisaient la tête très grosse et me changeaient complètement. J'étais très fière de cette transformation, qui me donnait l'air d'une dame, et je me pavanais devant l'armoire à glace, pour m'admirer, en attendant le départ. Le ruban pourpre et or qui retenait le chignon, me paraissait particulièrement admirable et je n'osais pas bouger de peur de déranger quelque chose à ce bel appareil.
Ma mère et ma sœur m'accompagnaient, nous prenions un fiacre, qui n'en finissait pas d'arriver à cette rue de l'Ouest, située si loin, derrière le Luxembourg.
Je ne savais pas trop ce qui m'attendait là et je ne me doutais guère de l'ennui qu'allaient me causer ces longues heures d'immobilité, sur cette haute estrade poussiéreuse, dans l'odeur du plâtre mouillé et de la terre glaise. Le vieux sculpteur démagogue agrémentait les séances de bavardages subversifs; il rugissait contre les tyrans, ce qui ne l'avait pas empêché de sculpter, dans la pierre, un triomphe de Napoléon, pour une des faces de l'Arc-de-l'Etoile, qui regardent vers la banlieue. D'autre fois, il m'accablait d'éloges et me prédisait que, quand je serais grande, je ressemblerais à Vénus!... Mais ces louanges m'agaçaient encore plus que la politique et j'enviais beaucoup ma sœur qui pouvait courir et jouer dans le jardin, tandis que je subissais le supplice de la pose.
Il résulta, de cette longue pénitence, un joli buste en marbre de Carrare, dans lequel le nez, tout d'une pièce avec le front, et la coiffure en vieille dame, produisent un majestueux et agréable effet.
LXIII
Une très belle demoiselle, juive, dont mon père avait vanté le portrait, exposé au dernier Salon, vint le voir, pour le remercier, et lui montrer, peut-être, que l'original valait mieux encore que la peinture. Elle était accompagnée par sa mère, qui ressemblait à une gitane et avait un terrible accent marseillais. Mon père reçut aimablement la fille et la mère et promit de dire quelques mots, dans son feuilleton, d'un concert où Virginie Huet devait exécuter des variations brillantes sur: Au clair de la Lune, car la visiteuse ne se contentait pas d'être belle, elle était pianiste.
Mon père tint sa promesse, et Virginie revint dire sa reconnaissance. Cette fois, elle sollicita la faveur de nous donner, à ma sœur et à moi, des leçons de piano.
Je croyais en avoir fini avec la musique, et voilà que m'apparaissait le spectre de la sœur Fulgence, armée de joyeuses verges.