Nous ne nous doutions guère quelle importance prendrait pour nous cette Honorine Huet, que nous regardions à peine. Nous ne soupçonnions pas que, sous cet air inoffensif, elle cachait de redoutables qualités, qu'elle était très savante, possédait des diplômes, et avait déjà été institutrice.
Toutes sortes de conciliabules avaient lieu, qui nous donnaient un peu de répit, mais nous sentions le dénouement tout proche. Nous en gémissions avec Marianne, presque aussi tourmentée que nous.
—Pense donc, lui disions-nous, elle sera toujours sur notre dos; ce sera un vrai gendarme, plus moyen de jeter le riz au lait dans l'évier, ni de te lire des romans tout haut. Elle ne nous laissera pas jouer l'opéra italien avec des robes à maman: ça va être une vie impossible!... Et si tu savais comme elle parle du nez ... on dirait qu'elle ne se mouche jamais!
—Ça, c'est tégoûdant, disait Marianne.
Et d'avance, nous formions une alliance offensive et défensive contre la majestueuse Honorine.
LXX
Il fut décidé qu'on passerait l'été à Enghien. Ma sœur avait la gorge délicate, ma mère avait besoin de fortifier ses cordes vocales, l'eau sulfureuse ferait du bien à tout le monde.
Nous sautions de joie, croyant voir l'institutrice renvoyée après les vacances. Mais bien au contraire, ce départ hâta la décision. Mon père devait rester, la plupart du temps, à Paris, ma mère avait besoin d'y venir toutes les semaines, qu'aurait-on fait de nous? Mlle Huet devenait indispensable.
Elle nous rejoignit après la première semaine de notre séjour à Enghien.
Nous étions si évaporées par le grand air, si éperdues de jeu et d'un engouement nouveau pour de délicieuses Espagnoles, devenues nos camarades, que l'effet de cette arrivée, si redoutée, en fut émoussé.