—Mais qu'est-ce que c'est qu'un pareil petit monstre?...

Mon agresseur était le docteur Aussandon, un héros et un titan, qui arrêtait les chevaux emportés et se plaisait à aller se mesurer, dans les cirques, avec les hercules célèbres. Mais j'ignorais ces hauts faits, et, nullement intimidée, j'avais accepté le combat.

Je me suis fait souvent raconter par ma mère cet incident qui me semblait prophétique, et exprimait si bien l'opinion que je devais avoir, plus tard, de l'existence.


II

Ma mère, qui était Milanaise, faisait alors partie de l'illustre troupe des Italiens, avec sa cousine germaine, Giulia Grisi, avec Mario, Lablache, et tant d'autres glorieux artistes. Elle ne pouvait donc s'embarrasser d'un enfant, et je fus mise en nourrice, dans la banlieue de Paris.

C'est là que germa et grandit, en même temps que moi, cette passion pour celle à qui on m'avait confiée, si exclusive et si forte, qu'elle détermina dans mon cerveau à peine formé, une très singulière précocité de sentiments.

J'ai peine à comprendre comment il se peut que mes plus anciens souvenirs soient d'une nature aussi compliquée. Ils sont si nets, si précis, qu'il faut bien y croire, cependant. Les plus reculés sont certainement les plus vivaces. Ces premières lignes, écrites sur la page blanche de la vie, réapparaissent comme tracées en caractères plus gros, plus espacés, au-dessus des lignes, qui, par la suite, de plus en plus se serrent et s'enchevêtrent.

Et toujours cette éclosion brusque d'un sentiment, sans doute fugitif, mais si vif, qu'il est pour moi inoubliable, fixe du même coup, dans ma mémoire, le décor et les circonstances dans lesquels il s'est produit.

Ma première rencontre avec moi-même eut lieu dans ce logis de ma nourrice, à l'époque où l'on commençait à me sevrer.