Au fond du parc, un inconnu
Vint un instant charmer mes yeux....
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Hélas! il a fui comme une ombre
En me disant je reviendrai!

L'idée qu'elle l'attendait toujours et qu'il n'était pas revenu, m'emplissait de chagrin, et je m'arrêtais, avec un gros soupir, devant l'immense prairie, qui s'étendait devant les bois touffus de ce parc.... C'était peut-être aujourd'hui qu'il allait reparaître, là-bas, tout au fond, dans la verdure. Mais celle qui l'attendait? où était-elle?... Ce n'était bien sûr pas tante Zoé....

Renseignements pris, la romance faisait partie d'un opéra, joué quelque dix ans auparavant: Guido e Ginevra; les tantes, par manque de mémoire, falsifiaient le texte: il n'y a pas de parc et l'inconnu est une inconnue; mais rien ne changera pour moi le sens de cette mélodie, qui m'attendrit encore aujourd'hui, et dont le souvenir reste à jamais lié à celui du parc de Montrouge.


XXXII

Une solennité se préparait, dont je ne me doutais guère, et cependant j'en étais une des héroïnes: on allait, ma sœur et moi, nous baptiser.... Pourquoi si tard? Ce n'était certes pas à cause d'opinions antireligieuses, aussi peu vraisemblables dans la famille italienne et pieuse de ma mère, que dans la famille Gautier, ardemment légitimiste et fidèle autant à l'autel qu'au trône. Peut-être était-ce simplement un oubli; l'on n'avait pas trouvé le temps; ou bien pour choisir des parrains et des marraines dignes de cette haute mission, ne s'était-on pas pressé.

Une des tantes me conduisit donc, un beau jour, rue Rougemont, et m'y laissa.

Quelque chose m'occupa tout de suite, ce fut la découverte que je fis de ma sœur, Estelle. On ne m'avait jamais parlé d'elle, pas plus qu'on ne me parlait de ma mère, et je ne savais pas que j'avais une sœur. Elle ne s'en doutait probablement pas plus que moi et me regardait d'un air extrêmement surpris. Elle était pâlotte, avec des yeux noirs à longs cils et un petit toupet de cheveux noué par un ruban.

La connaissance fut vite faite, et ma sœur, me tenant par la main, me fit visiter l'appartement.

Je le connaissais d'ailleurs. Je n'avais pas oublié l'antichambre noire où j'avais tant pleuré, ni la salle à manger au plafond bas, dans laquelle avait eu lieu ma première entrevue avec mon père, ni le salon, ni les grosses roses de son tapis, rouges sur rouge. Je regardais la cheminée, où brillaient des cuivres, et je me souvins d'une visite d'hiver avec «la Chérie» pendant laquelle trépignant et criant, j'avais voulu à toute force m'asseoir dans le feu.