Le balcon si étroit, me parut affreux, et j'avais le vertige de voir les pavés en bas à une telle distance. Mais ma sœur m'indiqua une manière de courir tout le long en sautillant et je voulus bien condescendre à cette galopade restreinte.
On nous rappela à l'intérieur, pour essayer des robes blanches, que la couturière venait d'apporter. Il y avait des broderies, des jours, des rubans; cela me parut très joli.
Ma mère était là, en grande toilette, assise dans un fauteuil bas, elle nous faisait tourner, à droite, à gauche, pour voir l'effet et riait de nos mines satisfaites. Mon père, debout, regardait à travers son monocle.
Mais ils s'en allèrent, ensemble, dîner en ville, et on nous laissa seules, avec deux jeunes bonnes.
Deux folles, qui se mirent à danser et à chanter, dans la joie d'être délivrées des maîtres pour toute une soirée, et firent sauter ma sœur d'une façon désordonnée, à laquelle elle semblait accoutumée, car elle ne réclama pas.
Notre petit dîner nous amusa beaucoup. Seules dans la salle à manger et servies comme des grandes personnes. Mais quand ce fut fini, les bonnes s'emparèrent encore de ma sœur, pour la secouer et la tirailler d'une façon extraordinaire, puis l'une d'elles l'enleva de terre et la posa sur le rebord de la fenêtre de la salle à manger, tandis que l'autre courait à la fenêtre de la cuisine.
Elles avaient imaginé un jeu, dont la vue me terrifia. Il consistait à faire marcher l'enfant sur la saillie du mur, le long de la gouttière, et à la faire passer ainsi, en dehors, de la salle à manger à la cuisine. Une des bonnes la tenait tant que ses bras le permettaient, puis la lâchait et il y avait au moins deux mètres à parcourir avant que l'autre pût la rattraper. Ma sœur subissait cet exercice d'un air très grave, mais sans marquer de déplaisir. L'idée de ces cinq étages, du danger de cette chute horrible sur les pavés de la cour, me donna presque une crise de nerfs. Mes cris amusaient ces deux stupides filles, qui continuaient de plus belle. Cependant la menace de raconter à nos parents, quand ils reviendraient, ce qu'elles faisaient en leur absence, les arrêta net. Elles m'entreprirent, alors, pour me faire promettre de ne rien dire, et jurèrent de ne plus jamais jouer à ce jeu.
Quelques instants plus tard, n'y pensant déjà plus, nous étions installées, ma sœur et moi, dans une autre chambre, donnant sur le balcon, assises par terre, près de la porte-fenêtre, et absorbées, sans doute, par quelque jeu intéressant.
Il faisait nuit; les bonnes cousaient auprès d'une lampe. A un moment, on trouva qu'on sentait un peu le froid et qu'il fallait fermer la fenêtre. Avec ma turbulence ordinaire, je m'élançai pour la pousser et j'appuyai, de toute ma force, mes deux mains contre la vitre. Avec un grand fracas la vitre se cassa et je passai au travers.
On me releva couverte de sang. J'avais au bras une entaille profonde, devant laquelle les bonnes s'affolèrent. Selon mon habitude je ne criais pas, je ne souffrais d'ailleurs nullement, je riais même, devant la drôle de grimace que faisait la petite figure pâlotte de ma sœur, prête de pleurer. Je lui fis remarquer comme c'était amusant, au contraire, cette petite fontaine rouge qui jaillissait.