Une des bonnes se souvint que les toiles d'araignées arrêtaient le sang et s'en alla fureter dans les coins sales, qu'elle connaissait, certainement mieux que personne. Elle revint avec toutes sortes de détritus poussiéreux dont elle tamponna la coupure qu'elle comprima ensuite avec une serviette repliée. Mais rapidement la serviette devenait rouge et la soirée parut longue, avant la rentrée des maîtres.

Mon père ressortit tout de suite, pour aller réveiller le docteur Aussandon et le ramener en voiture; tandis que ma mère, en grondant l'absurde bonne, nettoyait la blessure, de toutes les saletés qui y étaient accumulées.

Il s'en fallait de l'épaisseur d'un cheveu qu'une artère ne fût coupée.... Une veine de la saignée était tranchée et le pansement fut long. Je tombais de sommeil et je m'endormis sans en voir la fin.

Le lendemain, pendant qu'on m'habillait pour le baptême, la blessure se rouvrit et envoya un jet de sang sur la robe blanche. Il fallut, en toute hâte, effacer ce baptême sanglant et sécher la robe avec des fers chauds.

Bientôt les invités arrivèrent et on me présenta à mon parrain, Maxime du Camp. Je n'avais pas encore lu le Faust de Gœthe, sans cela il est certain que je l'aurais pris pour Méphisto: grand, très maigre, le teint brun, les traits fins, la mince barbe effilée en pointe, il avait le regard aigu, la bouche narquoise et dédaigneuse. Il fut charmant pour sa filleule et s'apitoya beaucoup sur ce bras, que l'on était en train de serrer dans une bande de taffetas noir.

Le parrain de ma sœur était Louis de Cormenin. Quoique de stature assez semblable, il était très différent de Maxime du Camp. Mon père a tracé son portrait: «Grand, mince, sa tête avait une physionomie arabe qu'il se plaisait à faire remarquer et ressortir parfois, en l'encapuchonnant d'un burnous en temps de bal masqué. Il avait le nez légèrement aquilin, les lèvres fortes et des yeux vert de mer d'une couleur étrange et charmante; une barbe brune assez fournie encadrait son visage, dont la bonté était éveillée par une ironie spirituelle.»

Je n'ai gardé qu'un souvenir assez confus, des commères en grande toilette, qui causaient et riaient avec leurs compères. D'ailleurs, ma vraie marraine n'était pas là, elle était représentée seulement par une remplaçante provisoire. La gloire, les triomphes nouveaux, la retenaient en de lointains pays; mais il était bien entendu que je ne pouvais pas avoir d'autre marraine qu'Elle: l'Etoile, la fée, la diva, Giselle, enfin! que le monde entier acclamait. Carlotta Grisi était ma tante; mais cela ne suffisait pas, une marraine est bien mieux située pour transmettre des dons.... Si elle pouvait me donner de danser comme elle!...

Ma mère gardait une foi superstitieuse en sa sœur, qui avait été comme le bon génie de la famille, et, dès l'âge de neuf ans, par son talent précoce, l'avait aidée à sortir de situations difficiles.

Pour mon père, qui, aux débuts à Paris de la jeune danseuse, avait composé pour elle le fameux ballet de Giselle, considéré aujourd'hui encore, comme le ballet idéal, elle représentait un premier et magnifique succès au théâtre, avec toutes ses conséquences flatteuses; sans compter l'aisance accrue, par lui, au point de permettre voitures et chevaux; splendeurs fragiles, d'ailleurs, qui s'étaient écroulées au souffle rude de la Révolution de 48, mais dont le souvenir demeurait lumineux et devenait de plus en plus aigu et poignant, dans les jours mauvais, et à mesure que le temps épaississait le voile des regrets. Carlotta, c'était toujours Giselle, et l'ivresse ancienne des succès, liés aux triomphes de la Wili, s'évoquait à ce seul nom et ne finissait pas. Mon père a fait d'elle bien des portraits, tant avec sa plume qu'avec ses crayons et ses pinceaux:

«Carlotta, malgré sa naissance et son nom italiens, est blonde ou du moins châtain clair, elle a les yeux bleus, d'une limpidité et d'une douceur extrêmes. Sa bouche est petite, mignarde, enfantine, et presque toujours égayée d'un frais sourire. Son teint est d'une délicatesse et d'une fraîcheur bien rares: on dirait une rose thé qui vient de s'ouvrir....»