Une chaîne pendait terminée par une poignée; en la tirant on éveilla un son, tout proche, de cloche fêlée. Le judas glissa d'abord, sans qu'il fût possible de voir qui nous regardait, puis une petite porte, après des grincements de verroux et de clés, s'entr'ouvrit dans la grande, et une jeune religieuse en voile blanc, toute souriante, nous dit bonjour et nous pria d'entrer.
—Je ne veux pas entrer! criai-je en tirant tante Zoé en arrière.
Mais elle me retint et me poussa devant elle.
—Tu ne veux pas!... et les gendarmes?... dit-elle. On ne fait pas ce que l'on veut dans la vie.
La porte s'était refermée sur nous, sans bruit, et il me sembla être entrée dans un souterrain. Nous nous trouvions dans un espace étroit, pavé, mais surplombé par un plafond et aboutissant à une autre porte massive, jalousement fermée et qui ne devait pas s'ouvrir souvent, car la poussière amassée en calfeutrait les rainures. A droite, près de cette porte, s'arrondissait une sorte de tourelle en chêne, dont je ne compris pas la fonction; à gauche, le long du mur de la rue, s'ouvrait un couloir, et c'est de ce côté que la sœur nous guida. Ce couloir desservait une suite de cellules, dont chaque porte était marquée d'un numéro. L'une d'elles, entr'ouverte, laissait échapper un bruit de voix nombreuses. Trois dames, assises, emplissaient l'étroit espace, où on nous introduisit, des plis soyeux de leurs robes. Le fond de la cellule était fermé, de hauteur d'appui jusqu'au plafond par une grille de bois noir, formant de petits carrés, derrière laquelle s'agitait une ombre voilée.
Mais les trois dames s'emparèrent de moi, parlant toutes à la fois, en italien, avec des voix très sonores; et je les regardai d'un air passablement ahuri.
L'une des inconnues me fit l'effet d'un personnage des contes de fées, la reine des: Il y avait une fois ..., ou la marraine qui change les citrouilles en carrosses, et les rats en laquais poudrés. Elle était grande, très forte, très majestueuse, très colorée, dans une toilette éclatante, couverte de dentelles blanches et de bijoux, avec des plumes extraordinaires à son chapeau. C'était une noble dame espagnole, la marquise de Guadalcazar, et je sus plus tard que la sombre religieuse, confusément aperçue, était la fille de cette somptueuse personne.
La seconde dame, d'un certain âge, richement vêtue, petite, trapue, l'air rébarbatif et grognon, m'inspira au premier coup d'œil une profonde antipathie: c'était ma grand'mère maternelle.
Giselle était là aussi, la plus effacée de ces trois dames, la moins voyante, dans son élégance sobre et discrète, aussi, je la remarquai peu, fascinée et abasourdie que j'étais par la marquise, dont les rires et les discours tumultueux, dominaient tout.
Tante Zoé n'avait pas voulu s'asseoir; gênée et hostile, à la fois, elle restait droite, dans sa mince robe noire, les lèvres serrées, se tenant à distance, et tenant à distance ce groupe mondain, qui, confusément, choquait ses principes et ses idées étroites de bourgeoise, tout en lui paraissant peut-être, enviable. Humiliée d'être venue, chagrinée aussi d'être contrainte de m'abandonner à d'autres, elle protestait, par son attitude et son désir de ne pas s'attarder, une fois sa mission remplie.