Ma vie libre au grand air, mes allures de gamin, grimpant aux arbres et courant les rues, ne pouvaient vraiment pas convenir à la nièce-filleule d'une personne aussi hautement importante qu'une danseuse de l'Opéra.... Si on voulait qu'elle s'intéressât à moi et me couvrît de sa protection, il fallait changer tout cela, au plus vite.

Ce qui était de tous points convenable, pour une demoiselle comme il faut, c'était d'entrer dans un couvent, afin d'y être élevée et instruite selon les règles.

Ce projet ne devait certainement pas plaire à mon père, mais il dut céder à ma mère, qui n'admettait pas que l'on pût faire de sérieuses objections aux décisions de sa sœur.

Cette fois, je fus prise en traître. Rien ne me fit pressentir ce qui allait m'arriver, rien, si ce n'est un peu de tristesse autour de moi, quelques phrases énigmatiques et menaçantes des tantes, et une indulgence complète. Si je m'étonnais de ne plus aller chez Mlle Lavenue, tante Lili me répondait, entre ses dents:

—Jouis de ton reste.

Ce fut tante Zoé qui m'emmena, un jour d'automne. Comme nous n'emportions aucun paquet, je pus croire à une promenade. En route, elle m'expliqua, confusément, que j'allais voir des personnes que je ne connaissais pas encore; mais qui étaient de mon autre famille, l'étrangère, celle d'Italie.

—Ils auront beau faire, tu es bien une Gautier, disait-elle, nous verrons s'ils réussissent à t'attirer de leur côté. En attendant, ils te prennent de force.

Entre les parents de mon père, bourgeois sévères et conservateurs, et la famille de ma mère, composée surtout d'artistes dramatiques, à la gloire tapageuse, il ne pouvait guère exister de sympathie; il régnait même, il faut l'avouer, parmi les femmes, une franche aversion, qui ne s'est d'ailleurs jamais démentie.

Au bout de notre course, le Panthéon apparut. Il me sembla colossal, et, pour le voir plus longtemps, je marchais presque à reculons, tandis que la tante me tirait par la main, en contournant la place, afin de gagner la petite rue étroite et grimpante de la Montagne-Sainte-Geneviève.

De vieux bâtiments gris et laids, une porte cintrée, d'un vert sombre, percée d'un judas: c'était là.