Cette combinaison, fruit de profondes réflexions, embarrassait beaucoup l'autorité; sous peine de renverser l'ordre établi par elle et de rapporter ses propres décrets, elle était bien forcée d'accepter les rançons qu'elle avait fixées, et de subir mes infractions. La mère Saint-Raphaël disait: «que je me déguisais en ange pour mieux faire le diable....»

Je tenais beaucoup, surtout, à quitter la classe sans permission, car cela me paraissait très humiliant de demander toujours à être autorisée, pour les actes les plus insignifiants. Pendant les quarts d'heure de repos, où l'on était à peu près libre dans la classe, je m'échappais, entraînant Catherine, quand elle avait assez de courage et était munie de bons points. Nous allions rôder dans les couloirs, à la buanderie, à la cuisine, dans le jardin des religieuses, et en tous lieux où il était défendu d'aller. Quelquefois nous montions, posément, l'escalier bien ciré qui conduisait aux appartements de la supérieure et des dames assistantes, et nous frappions à la porte de la vieille mère Sainte-Trinité, dont l'enfance sénile se réjouissait toujours de la nôtre, et nous comblait de verres de cassis et de croquignoles.

Au retour de ces escapades, je payais tout de suite en petits bouts de papier bleu et Catherine, honteuse, s'exécutait aussi, tout attristée et repentante.

Il y avait, pourtant, des punitions pour lesquelles je dédaignais de me racheter, celle surtout qui consistait à avoir le tablier noir relevé sur la figure. En général, toute la classe la subissait en même temps et je trouvais cela plutôt amusant et très ridicule. J'avais d'ailleurs un moyen, qui réussissait presque à coup sûr, de faire pardonner à toutes.

Une verve très singulière m'était venue depuis quelque temps, un besoin de discourir abondamment, sur les sujets les plus imprévus. La teneur et le style de ces beaux discours m'échappent tout à fait, mais j'ai le souvenir très net des effets qu'ils produisaient.

Le tablier sur la tête, dans le silence consterné de la classe, je commençais à parler, à demi-voix, comme à moi-même, puis je haussais le ton insensiblement. Je m'adressais à mes compagnes, les exhortant, sans doute, au repentir, avec des inflexions et des éclats de voix de prédicateur en chaire.

A travers l'étoffe, j'y voyais un peu. Je guettais le visage de la mère, je voyais le coin de sa bouche remuer, pour un sourire qu'elle retenait, mais, de plus en plus irrésistible. Tout à coup elle se renversait sur sa chaise, en éclatant de rire:

—On n'a pas idée d'un pareil démon, disait-elle, qui est-ce qui lui souffle tout cela?

Presque toujours elle ajoutait:

—Allons, je pardonne, reprenez vos livres.