Et plus loin, lorsque Spirite prononce ses vœux, tous les détails qu'il donne sont ceux-là mêmes qui m'avaient si vivement impressionnée à la prise d'habit de la sœur Sainte-Barbe.
J'y assistai de la sacristie, située au fond du chœur à droite et je ne sais pas pour quelle raison je jouissais de cette faveur unique; peut-être la récipiendaire, à qui on ne refuse rien ce jour-là, avait-elle voulu que sa petite amie fût tout près d'elle, et pût se convaincre que, devant l'épreuve suprême, l'enthousiasme de la nouvelle élue ne fléchissait pas.
Je la vis revêtir le costume somptueux et un peu théâtral, dans lequel elle devait abjurer les vanités du monde. On ouvrit l'écrin où dormait le collier de fausses perles; on posa, au-dessus du voile pailleté d'or une couronne fleuronnée de pierres rouges et vertes, et au bruissement de sa longue robe de brocard pourpre, elle fit son entrée dans le chœur, où toute la communauté était rangée, debout devant les stalles.
Au milieu d'un tapis, des coussins de soie et un prie-Dieu de velours étaient disposés pour elle; d'un pas solennel, entre deux assistantes, elle s'y rendit, accompagnée des grondements de l'orgue, s'agenouilla, toute rayonnante dans ses atours, et écouta l'office.
Quand le moment fut venu, elle prononça d'une voix ferme et sonore les paroles qui la liaient à jamais. Elle arracha avec violence le collier de perles, repoussa les coussins, jeta loin d'elle la couronne et cria presque: «Je renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres.»
On la ramena dans la sacristie, pour la dépouiller de sa toilette mondaine, ses lourds cheveux noirs roulèrent jusqu'à ses reins et j'aperçus, dans les mains d'une sœur, de grands ciseaux luisants, qui disparurent, en grinçant, sous les mèches épaisses. Quand je compris qu'on allait couper ces beaux cheveux, je me mis à crier et à pleurer, et je me jetai sur la sœur pour l'empêcher de continuer. Une autre me retint. Les éclats de l'orgue et des chants liturgiques couvrirent ma voix.
Je fus frappée de l'expression extatique de la victime: ses prunelles disparaissaient presque des globes bleuâtres de ses yeux levés, un sourire ravi laissait voir ses dents, entre ses lèvres qui chuchotaient des prières, tandis que, maladroitement, on massacrait sa chevelure, qui s'envolait autour d'elle sous la morsure des ciseaux et tombait, légèrement, comme des plumes, à mesure que sa tête se hérissait et devenait ressemblante à une tête de garçon. Tout disparut sous le serre-tête et le bandeau blanc, qui eurent peine à contenir cet ébouriffement rebelle.
On lui fit endosser la robe de bure et l'étole blanche; puis on la reconduisit dans le chœur, où elle se prosterna, la face contre terre; on jeta alors sur elle un drap funèbre qui la recouvrit complètement et on chanta l'office des morts, sur celle qui était morte au monde.
Mais j'étais trop bouleversée par la scène de la sacristie, je ne voulus pas regarder jusqu'à la fin; je m'en allai toute seule, dans le préau, où les chants lugubres m'arrivaient encore. J'étais consternée et révoltée; fâchée aussi contre cette sœur Sainte-Barbe, qui me paraissait folle, car je cherchais en vain à comprendre pourquoi elle avait dû laisser détruire une parure naturelle, et devenir laide, de belle qu'elle était, pour plaire à Celui qu'elle disait être son créateur.