XLVIII
Pendant les grandes vacances, je me retrouvais à Montrouge, où rien n'était changé; mais il me fallait quelque temps pour me reprendre; il me semblait que moi, je n'étais plus la même. Je ne perdais pas tout de suite l'habitude de la contrainte, du silence, des longues heures d'immobilité. Catherine me manquait; nous étions si bien accoutumées à nous serrer l'une contre l'autre, à nous comprendre à demi-mot, à être toujours deux contre les attaques. Nini Rigolet me paraissait vulgaire, et j'en voulais à la vieille Catherine, celle qui me conduisait jadis chez Mlle Lavenue, de porter le même nom que mon amie.
On était surpris de me voir si taciturne, dans ce milieu triste, où on attendait ma venue pour retrouver un peu de gaîté!
—Tu ne fais donc plus ton sabbat? demandaient les tantes.
—Hé! hé! disait le grand-père, les nonnes sont venues à bout de la diablesse; il n'est plus question de Chabraque, et l'Ouragan se calme.
—Elles l'ont rendue sournoise, disait tante Zoé.
Et tante Lili approuvait de la tête.
Mais cela ne durait pas. J'allais revoir tous les coins familiers, toutes les figures connues; je m'essayais à regrimper dans le catalpa, dans les abricotiers des vergers, je risquais quelques galopades à travers la prairie, et, bientôt comme un drapeau longtemps roulé qui se défripe, je recommençais à flotter gaîment, à faire fête à l'air libre.
Je revis le bon curé de Montrouge, qui avait une communication à me faire. Après de patientes recherches, il avait fini par découvrir une «Sainte Judith». Cela le taquinait de me voir porter un nom, qui n'avait pas de date dans le calendrier; depuis longtemps, il fouillait le Martyrologe et il était très fier d'avoir retrouvé cette sainte Judith, vierge et martyre, dont la fête tombe le 5 mai. Il avait même fait la trouvaille d'une petite image, bordée de dentelle, qui la représentait. Il la conservait entre les feuillets de son bréviaire et me la donna. Bien des années je l'ai gardée, à cause de lui, dévotement.
Quelques nouvelles connaissances fréquentaient la maison de la route de Châtillon, entre autres une vieille demoiselle, qui venait on ne sait d'où, mais me parut, à moi, venir du fond du passé.