Elle s'appelait Mlle du Médic—je crus entendre d'abord du Midi.—Surannée et solennelle, tout en elle était d'ailleurs et d'autrefois. Maigre, grande, d'une suprême distinction, les cheveux du même blanc que son teint, et soigneusement disposés en bouclettes, sous un chapeau d'une forme inusitée; toujours vêtue d'une robe claire, avec un mantelet de soie changeante, bordé de dentelle, ses longues mains voilées de mitaines en filet blanc. Elle embaumait la frangipane et marchait d'un pas cadencé et pompeux, comme si elle eût fait son entrée à la Cour. Sa levrette Flox, avait l'air d'être en porcelaine; timide et maniérée, elle retirait ses pattes, aussitôt posées, comme si le parquet l'eût brûlée.
Après des politesses chuchotées et des ébauches de révérences, Mlle du Médic s'asseyait et ouvrait un joli sac garni d'acier, pour y prendre son ouvrage; elle faisait du filet et parlait d'une voix mystérieuse, tandis que courait sa navette d'ivoire.
Je ne me lassais pas de la regarder et de l'écouter et j'entrevoyais, à propos d'elle, d'imprécises histoires, que j'aurais voulu mieux connaître.
Ce besoin de découvrir le passé et l'attrait qu'il exerçait sur mon imagination, s'affirmait de plus en plus. Tout ce qui était ancien m'attirait et me retenait des heures en contemplation. Je voulais maintenant des histoires très vieilles; je questionnais sur les origines de ma famille.
Mais les renseignements que j'obtenais étaient très décousus. Les tantes ne parlaient que par lambeaux de phrases, par sous-entendus énigmatiques, et leurs narrations manquaient d'ordre.
Avignon était le pays d'origine, là, où la bonne tante Mion était seule, aujourd'hui, à représenter la famille des Gautier d'Avençon, qui avaient tenu jadis une place importante. Grand-père parlait des papes et du palais formidable, toujours debout; du poète Pétrarque et des délicieux souvenirs de ses promenades sentimentales à la fontaine de Vaucluse.
La fontaine de Vaucluse! je la connaissais, je la savais même par cœur, et elle m'avait fait bien souvent rêver. Je la contemplais tous les soirs, avant de m'endormir, et tous les matins en m'éveillant, car, dans la chambre des tantes, une belle gravure encadrée la représentait. Au milieu d'un paysage nébuleux, on voyait, d'une vasque pareille à une coupe géante, l'eau ruisseler en débordant; un jeune homme et une jeune fille accouraient pleins d'impatience et tendaient leurs lèvres avidement; des petits anges voltigeaient au-dessus de la coupe et semblaient les inviter à boire. Je ne tarissais pas de questions sur cette fontaine; sur ces deux personnages si jolis, qui avaient l'air si altérés et si heureux. «Est-ce que Vaucluse était loin de chez la tante Mion?—Est-ce qu'elle avait bu de cette eau?—Fallait-il être habillé comme cela, avec une tunique courte et les jambes nues?—Quand me conduirait-on à cette fontaine?» Et en m'endormant, j'entendais longtemps le murmure de l'eau.
Ce n'est que bien longtemps plus tard que j'ai découvert que l'on m'avait trompée, que ce tableau ne représentait pas la fontaine de Vaucluse, mais la Fontaine d'Amour, chose impossible à révéler à une petite fille!... Je n'ai jamais pu séparer de ce souvenir, le chef d'œuvre de Fragonard; j'ai beau savoir, maintenant, la vérité, il reste toujours pour moi, la fontaine de Vaucluse.
Tante Zoé me dit un jour, tandis que l'aïeul somnolait dans son fauteuil:
—Tel que tu le vois, ton grand-père est un héros.