Ko-Li-Tsin répondit:

—Ta-Kiang, laboureur; Yo-Men-Li, vannier; Ko-Li-Tsin, poëte. Le poëte, ajouta-t-il, c'est moi.

—D'où venez-vous?

—Du champ de Chi-Tse-Po.

—Où allez-vous?

—A Pey-Tsin.

—Passez.

Les aventuriers se hâtèrent vers une longue avenue, nommée Avenue du Centre, qui s'ouvre au delà de la Porte Sacrée et traverse la Cité Chinoise, la première des quatre cités dont se compose la Capitale du Nord. Ta-Kiang était en tête. Il entra fièrement dans Pey-Tsin. Il n'avait pas parlé depuis trois jours. Il dressa le front, et dit:

—Il me semble que j'ai conquis cette ville.

Tout d'abord la Cité Chinoise a l'air d'être la plaine encore; chétive, elle contraste singulièrement avec la majesté de son monstrueux rempart. Ses maisons rares, humbles, basses, aux toits de tuiles ternes, aux étroites fenêtres treillagées de roseaux, aux portes en saillie, que protégent mal de minces auvents d'ardoises, se dispersent parmi des terrains cultivés et tournent de ci de la, sans règle, leurs petites façades grises. L'Avenue du Centre, qui s'éloigne large et directe, semble une route à travers champs; des ornières continues s'y approfondissent chaque jour dans un sol boueux, sous les lourdes roues des chariots. Mais, à mesure qu'on pénètre plus avant dans la Cité, les maisons se rapprochent, s'exhaussent et s'alignent; les façades se revêtent de laque, des galeries finement découpées circulent autour des fenêtres, et les toitures, à chaque angle, se décorent de dragons ou d'oiseaux fantastiques; on était dans un chemin, on se trouve dans une rue. Bientôt apparaissent face à face la Pagode du Ciel et celle de l'Agriculture; leurs grands jardins, plantés de cèdres mornes, et fermés d'un mur bas qu'un petit fossé protége, laissent voir à travers les branches des dômes couleur d'azur, des murs dont l'émail bleu est parsemé d'étoiles d'or et de hardis escaliers d'albâtre. L'Avenue du Centre, naguère monotone et traversée à peine de quelques paysans, se colore et se peuple. Des banderoles multicolores frissonnent, attachées à des poteaux de bois rouge. Cent boutiques projettent verticalement leurs enseignes jaunes, bleues, argentées. Bruyantes et populeuses, des rues s'ouvrent sur la voie principale et y déversent leurs passants. Mille gens sortent de leurs maisons. Ou piétine dans la boue, on se coudoie, on crie. Des groupes de plaisants se forment çà et là, écrivant sur les murs des sentences facétieuses ou d'impertinentes épigrammes adressées à quelque grand dignitaire, et la foule autour d'eux les approuve et se pâme de rire. Des deux côtés de l'avenue, devant les maisons, des marchands de toute espèce ont dressé des baraques afin d'y installer leurs industries; ils vocifèrent, hurlent, imitent des cris d'animaux, choquent des tam-tams, secouent des clochettes, et font claquer des plaques de bois pour attirer l'attention des chalands qui se pressent entre deux rangs d'étages bariolés. Des cuisiniers ambulants activent sans relâche le feu de leurs fourneaux; le riz fume, la friture grésille, et plus d'un gourmand se brûle le bout des doigts. Un barbier saisit un passant qui ne s'attendait guère à cette agression, et, roulant autour de sa main la longue natte du patient, le renverse en arrière et lui rase le crâne avec vélocité. Des bandes de mendiants gémissent à tue-tête; une troupe de musiciens fait un tapage assourdissant; un orateur, monté sur une borne, s'égosille, tandis que des volailles égorgées glapissent aigrement et que des forgerons battent le fer, et que des marchands d'eau poussent leur cri aigu en laissant quelquefois tomber sur le dos de la foule le contenu de leurs vastes seaux. A droite, à gauche, les rues transversales roulent tout autant de gens et de vacarmes dans plus de boue et dans plus d'encombrement. Artère principale à son tour, chacune d'elle reçoit les flots tumultueux de vingt ruelles tributaires. Les principales embouchures ont lieu dans de grands carrefours où s'entassent des sacs de riz et de blé, des monceaux de fruits, des montagnes de légumes et d'immenses quartiers de viande crue; au-dessus des victuailles, dans des cages d'osier suspendues à des poteaux, apparaissent, hideuses, des têtes de criminels récemment exécutés; souvent les cages sont brisées, effondrées, et les têtes, retenues seulement par leurs nattes, se balancent horriblement, verdâtres, grimaçantes, effroyables. Ming-Tse a dit: «Il faut des exemples à la foule.» En suivant jusqu au bout les rues transversales, les mille piétons arriveraient aux faubourgs latéraux de la Cité Chinoise, quartiers spacieux et peu bruyants où des maisons rustiques rampent misérablement dans de petits champs plantés de choux et de riz, où des enfants chétifs, sordides, loqueteux, et quelques chiens efflanqués, furetant dans des tas d'immondices, peuplent seuls des chemins défoncés. Mais les cohues ne se prolongent guère au delà des marchés; gens affairés ou promeneurs curieux se hâtent, leurs affaires terminées ou leur curiosité satisfaite, de s'engager dans les longs passages tortueux qui, des carrefours, vont rejoindre obliquement l'Avenue du Centre. Ces passages, couloirs étroits, se signalent aux passants par les odeurs fétides et la vapeur noirâtre qu'exhale leur entrée obscure. Mal éclairé de quelques lampes qui fument et tremblotent, enduit d'une boue glissante où sont épars des débris informes de tessons, des morceaux de vieux souliers, des loques inconnues, leur terrain se bossèle périlleusement entre deux rangées d'affreux taudis branlants, construits de planches qui proviennent de démolitions et qui montrent encore çà et là un angle sculpté ou une ancienne dorure déshonorée par cent macules. Ce sont des boutiques, et, sous le prétexte de faire commerce d'objets d'art anciens, des brocanteurs y entassent d'horribles vieilleries poussiéreuses: porcelaines fêlées, pots écornés, costumes déteints, pipes noircies, bronzes bossues, fourrures mangées des vers, engins de pêche rompus, bottes moisies, arcs sans cordes, piques sans pointes, sabres sans poignées. Blottis, enfoncés, engloutis dans ces encombrements de viles antiquailles, les marchands s'efforcent de ne pas étouffer entièrement; au-dessus de chaque étalage se dresse une vieille tête jaune, pointue, au crâne pelé, aux yeux cerclés d'immenses lunettes, qui célèbre sans relâche d'une voix glapissante les rares splendeurs de la boutique. Mais l'âpre fumée des lampes chatouille si désagréablement la gorge, les loques décolorées qui se balancent en guise d'enseigne et semblent des rangées de pendus, sont pleines de vermines si évidentes, que le passant le moins délicat résiste à l'éloquence des brocanteurs et se hâte de continuer son chemin vers l'avenue du Centre, claire, bruyante, directe, où les poumons se peuvent emplir d'air pur, les oreilles de bruits joyeux, et où le regard embrasse tant d'aspects souriants depuis la Porte Sacrée, par laquelle on débouche de la plaine, jusqu'à la Porte de l'Aurore, creusée dans le long mur transversal qui termine la populaire Cité Chinoise.