Ta-Kiang, durant trois lunes, a crié: «Je suis le Frère Aîné du Ciel; je libère et je glorifie! Je ferai grands les ambitieux et riches les avides; l'esclave sera seigneur et le prisonnier libre; ceux qui ont faim se rassasieront; les criminels seront pardonnés. Je suis le Cœur de l'Antique Patrie du Milieu, qu'on croyait mort depuis que le Tartare l'a écrasé sous son pied; mais voilà qu'un sang tempétueux le gonfle, et qu'il palpite, et ses battements formidables ébranlent l'Empire. L'imprudente antilope qui s'est aventurée dans l'antre d'un lion endormi a moins de terreur lorsque le roi famélique ouvre ses yeux d'or que le Tartare n'en ressent devant le réveil farouche de la Vraie Patrie. Je reprendrai le nom de la lumineuse dynastie et je m'assiérai sur un trône rouge et fumant, à la clameur triomphale du peuple. Que ceux qui sont de la pure race, que ceux qui ne sont pas nés de crimes ou d'adultères et ne roulent pas dans leurs veines de sang ennemi viennent s'abriter sous les plis somptueux de ma bannière et hurlent avec moi: En haut les Mings! en bas les Tsings!» Et la grande voix de Ta-Kiang a roulé d'écho en écho. Des émissaires enthousiastes ont porté sa parole dans les provinces malheureuses. Bientôt un flot d'hommes farouches s'est ébranlé, et, comme un grand fleuve qui déborde, les guerriers se sont avancés, renversant les cités, entraînant les populations, toujours plus nombreux, toujours plus terribles. Derrière eux les maisons s'écroulent et fument, les champs sont rasés et stériles. Après avoir pris Hang-Tchéou, capitale du Tché-Kiang, cette belle ville qui fut la résidence impériale sous la dynastie des Song, renversé Lui-Fon-Ta, la Tour des Vents Foudroyants; après avoir enjambé la Rivière tortueuse, ils ont marché vers le port de Ning-Po-Fou, qu'ils ont surpris la nuit: ils ont jeté les soldats dans le Lac de la Lune et les marchands dans l'Etang du Soleil. Ensuite ils ont campé pendant deux jours dans l'Ile aux Buffles, en face de Can-Pou, nommée aussi la Porte Étroite; lorsqu'ils s'éloignèrent, Can-Pou n'était plus qu'un monceau de cendres. Sur les côtes effrayantes de la Mer Jaune ils recrutèrent de hardis pirates et s'enfoncèrent avec eux dans la province voisine. En même temps, sur les rives de la Rivière du Dragon, les fils indomptables du Fo-Kien, qui ne voulurent jamais se soumettre aux usurpateurs tartares ni adopter la natte pendante exigée par la mode nouvelle, se soulevèrent en tumulte; et l'armée poursuivit son chemin, considérablement accrue. Elle gagna le Ho-Nan, si fertile et si riant qu'on l'appelle la Fleur du Milieu; elle se dispersa en tous sens, ravageant et pillant les cités et les villages, dévastant les plaines, changeant les lacs limpides en lacs de sang, et se rassembla devant Kai-Foung, la capitale, que bat continuellement le furieux Fleuve Jaune. Cette ville était fameuse pour ses richesses et ses splendeurs, et les révoltés hurlaient de joie sous ses murs. Mais le chef tartare qui la défendait voyant, après huit jours de résistance, ses soldats faiblir et ses remparts s'ébrécher, héroïque, brisa lui-même la digue qui maintenait le terrible Houan-Ho, et la ville fut submergée, mais non pillée, et ses trente mille défenseurs furent engloutis, mais non vaincus. Les rebelles, pleins de rage, se ruèrent sur une cité voisine; ils imposèrent mille tortures aux vieillards, firent rôtir tout vifs les jeunes enfants, et les dévorèrent aux yeux de leurs mères, liées douloureusement à des poteaux.
Maintenant ils sont dans le Pé-Tchi-Li; ils pourraient en deux jours atteindre la Capitale de l'Empire, mais ils s'attardent devant Sian-Hoa, qui tremble et s'affame.
Le camp s'étend comme une mer houleuse autour de la ville, dont les hautes murailles crénelées et les grands pavillons aux toits retroussés se dressent au-dessus des tentes en nattes de bambou qui couvrent démesurément la plaine. Tournée vers la ville, accroupie comme un lynx prêt à s'élancer, l'armée est là de toutes parts; les sauvages guerriers se vautrent, crient, chantent, boivent du vin de riz mêlé de poudre, ou, ivres, dorment en monceaux humains, qui sont pareils à des troupeaux de grands bœufs couchés.
La tente de Ta-Kiang se dresse en face de la porte principale de Sian-Hoa, et les grands mâts en bois de cèdre qui l'entourent élèvent plus haut que les murailles des bannières soyeuses où on lit en caractères d'or: «En haut les Mings! en bas les Tsings!» Vaste et superbe, elle est en toile d'argent que voile un léger papier huilé, transparent et imperméable; les draperies de l'entrée, pompeusement relevées, laissent voir une somptueuse doublure de satin jaune d'or et le Dragon Lon, accroupi sur un globe de cristal qui brille au sommet de la tente, est visible de tous les points de l'horizon.
Ta-Kiang a dompté ces aventuriers farouches et superstitieux. Pour eux, il est bien le Frère Aîné du Ciel, l'Égal des Immortels, le Seigneur du Monde. Lorsqu'il passe, tous se prosternent, n'osant voir sa splendeur. Lorsqu'il parle, tous sont immobiles de terreur et de respect. Il est leur père et leur dieu; il a comblé les désirs, réalisé les rêves, Kuan-Te, le Roi des Batailles, est son frère cadet: il est le formidable, le triomphateur; ses pas ébranlent l'empire, son souffle renverse les cités; il autorise le pillage et ordonne l'orgie, tout en restant inaccessible, grave, immuable au milieu des joies tempétueuses de son armée, comme le grand rocher calme et pensif au milieu de la mer frénétique. Et ces hommes féroces lui sont soumis comme des esclaves, dévoués comme des fils; à sa voix l'ivresse se dissipe, la débauche s'interrompt; sur un signe, ils se précipitent dans les flammes pour étouffer l'incendie avec leur corps, et s'il les juge criminels ils se retirent à eux-mêmes leurs vies coupables.
Une double haie de soldats agenouillés, qui forme une longue allée, précède l'entrée de la tente que gardent deux lions de jade. A l'intérieur un tapis en poil de chameau s'étend sur le sol, et le jour apaisé est plein de sourds reflets d'or sous les murs de satin jaune. Là, sur un trône de marbre noir, Ta-Kiang, la joue dans sa main, songe et construit l'avenir. Son costume est celui des antiques Chinois. Il a abandonné les vêtements tartares; il est vêtu comme l'étaient Fou-Si et Kon-Fou-Tsé. Sur une robe lilas pâle, aux plis fins et réguliers, il porte une longue tunique en crêpe soyeux, entr'ouverte sur la poitrine et serrée à la taille par une ceinture qui disparaît dans l'ampleur souple de l'étoffe. Comme il est empereur, la tunique est jaune d'or; une bande de broderies délicates, où les dragons se mêlent aux fleurs, l'ourle et remonte sur la poitrine en se croisant. Il n'a plus la tête rasée à demi ni la longue natte pendante. Ses cheveux sont enfermés dans une coiffure de satin jaune ayant presque la forme d'un casque, et sur son front brille un saphir énorme. Ses armes sont près de lui: la lance, les deux sabres et le fouet de commandement. Des mandarins l'entourent et attendent, prosternés, qu'il parle. On voit parmi eux les principaux affiliés de la secte du Lys Bleu qui complotaient jadis dans la Pagode de Kouan-Chi-In, et qui sont venus rejoindre l'empereur élu.
Le Grand Bonze, conseiller intime de Ta-Kiang, pénètre sous la tente et dit:
—Le chef Gou-So-Gol tremble et s'humilie devant ton auguste porte.
—Laisse approcher, dit Ta-Kiang, le plus célèbre de mes guerriers.
Gou-So-Gol paraît. C'est un jeune homme de haute taille, beau comme la pleine lune et brillant comme elle. Il marche, selon la mode des vainqueurs, avec des mouvements brusques et terribles.