Les vaincus essayent de résister.

Gou-So-Gol, suivi d'un petit nombre de Chinois, tire ses deux sabres, et, plus rapide que les flèches qu'on lui lance, il descend le talus qui conduit à la ville. On veut lui barrer le passage, mais il fauche les têtes et les membres autour de lui. La terreur est telle parmi les assiégés que plusieurs se précipitent du haut des murailles dans les fossés. Gou-So-Gol a atteint une des portes de la ville; il s'est frayé jusqu'à elle un chemin sanglant. On s'agenouille sur son passage en demandant grâce; il renverse les suppliants du pied, et, repoussant les lourds verrous, il ouvre largement la porte et abaisse l'arche volante du pont. Alors toute l'armée forcenée des Chinois envahit la ville, comme un fleuve déborde, et se presse d'un si farouche élan que plus d'un soldat tombe et meurt, écrasé sous les pieds de ses compagnons. Les Tartares fuient vers le centre de la ville, mais les rebelles, plus rapides qu'eux, les saisissent, les jettent à terre et, du genou, leur écrasent la poitrine.

—Grâce! pitié! crient les misérables; nous vous dirons où sont nos richesses et où habitent nos jeunes filles aux cheveux longs.

—Nous saurons bien les trouver sans vous, disent les soldats en ricanant; et, enfonçant dans la bouche des Tartares leur large glaive, ils montrent à leurs yeux mourants des faces féroces aux sourcils dressés, aux poils raides et hérissés.

Quelquefois ils étranglent lentement les vaincus ou se plaisent à leur crever les yeux, à leur couper le nez, la langue, les oreilles, et à les abandonner vivants.

Puis ils se précipitent sur les habitations, brisent les murs, font voler les portes en éclats. A l'intérieur, les vieillards vénérés se tordent les bras et arrachent leur barbe pure; les épouses, les jeunes filles se jettent dans les citernes ou s'étranglent à demi de leurs longues nattes mêlées de perles, et bientôt, sous des sabres sacriléges, les têtes des vieillards s'entrouvrent et pleurent du sang sur leurs barbes blanches, les femmes, mourantes, sont relevées outrageusement, puis, lorsqu'une maison est de toutes parts saccagée et pillée, les vainqueurs y mettent le feu et s'éloignent.

Dans les rues on trébuche sur des mourants qui se tordent, les pieds glissent dans le sang qui fume. De tous côtés des cris aigus de femmes se mêlent aux gémissements des soldats et aux imprécations des rebelles. On entend aussi les pétillements des flammes joyeuses qui commencent à prendre leur part du désastre.

Cependant le gouverneur de la ville est monté sur la terrasse de son palais. Il veut tenter un suprême effort pour apaiser les sauvages vainqueurs. Couvert de ses somptueux habits, il s'avance jusqu'à la balustrade et y pose la main. Son front est blême mais tranquille. Sa main pâle ne tremble pas. Il parle d'une voix claire et forte qui domine le tumulte:

—Vainqueurs, dit-il, pourquoi êtes-vous plus féroces que les tigres et les lions? Avez-vous donc oublié les sages maximes des philosophes, qui ordonnent la magnanimité après la victoire? ou bien êtes-vous d'une race où les conseils des philosophes sont dédaignés? A quoi vous sert ce surcroît de sang versé, puisque le combat est terminé et que Kuan-Te vous a faits victorieux? Après nous avoir humiliés et défaits, que voulez-vous encore? Notre or? nous vous le donnerons; loyalement nous viderons nos coffres, sans garder pour nous un tsin de cuivre, et demain nous irons vous mendier un peu de riz. Mais au moins laissez vivre nos parents vénérables et nos fidèles épouses.

L'infâme multitude ricane sans pitié. Une flèche cruelle vient emplir la bouche du gouverneur, et son discours s'achève en un vomissement rouge. Mais Gou-So-Gol se retourne plein de courroux; il démêle dans la foule le soldat qui a lancé la flèche, saisit à son tour un arc et cloue le rire à la gorge du traître; puis il se dirige vers le palais du gouverneur et seul y pénètre, défendant à tous de le suivre. Il enjambe les marches des escaliers de laque et traverse de grandes salles; il se trouve bientôt en face d'une jeune fille belle comme Miao-Chen; elle tient un sabre de chaque main et barre une porte avec un air de courage et de décision.