—Oh! oh! dit un barbier ambulant en toisant avec dédain Ko-Li-Tsin, voici un voyageur qui n'a guère de liangs à sa ceinture, car il ne s'est point arrêté dans une auberge pour y changer de costume; avec sa robe somptueuse, noire de boue et grise de poussière, il ressemble au lendemain d'une fête.

—Femelle d'âne! pensa le poëte.

Une vieille femme se dirigea vers Yo-Men-Li et lui dit sans politesse:

—Vous êtes des comédiens, n'est-ce pas? Et c'est toi qui remplis, parce que tu n'a pas de moustaches, le rôle de la belle Siao-Man dans la comédie intitulée la Servante malicieuse? Il faut me dire dans quelle pagode vous donnerez des représentations, afin que j'aille voir si tu ressembles à une femme quand tu as une tunique longue et de très-petits pieds. Au surplus, dit la vieille, tu fais un métier qui n'est pas honorable.

Yo-Men-Li, en rougissant, détourna la tête.

—Des comédiens? cria un marchand de dîners qui haranguait devant sa porte un groupe de mangeurs attablés. Tu te trompes, vénérable mère! Ce sont certainement des voleurs qui, chassés de quelque province, viennent exercer leur métier dans la grande Capitale; et, de leur arrivée, il ne résultera rien de bon ni pour nous ni pour eux. Je me souviens d'un criminel qui est passé devant ma porte, il y a peu de jours, entre quatre bourreaux, et dont la tête, le lendemain, était pendue dans une cage d'osier au-dessus justement du quartier de mouton que vous mangez en ce moment, mes hôtes. Eh bien! celui-ci, ajouta le marchand de dîners en désignant Ta-Kiang, ressemble à l'homme qui a été décapité: avec même visage, il aura même sort.

Ko-Li-Tsin, précipitamment, saisit son encrier, l'ouvrit, y trempa son pinceau, et dans le coin déroulé d'une feuille en fibrine de nélumbo, traça quelques caractères.

—Qu'écris-tu là? demanda Yo-Men-Li.

—L'ordre, dit Ko-Li-Tsin, de faire donner cent coups de bambou à ce bavard lorsque Ta-Kiang, empereur, sera assis dans la salle du Repas Auguste, entre Yo-Men-Li, sa première épouse, et Ko-Li-Tsin, son premier mandarin.

Cependant le soir montait. L'obscurité et le silence s'établissaient dans les rues. Au loin le bourdonnement du gong ordonnait la fermeture des portes. Les veilleurs de nuit commençaient à rôder, portant des lanternes à leurs ceintures et faisant s'entre-choquer de petites plaques de bois pour mettre les voleurs en fuite et tranquilliser les honnêtes gens. Quelques passants attardés regagnaient à la hâte les ruelles transversales, déjà closes de barrières à claire-voie, échangeaient à voix basse deux ou trois paroles avec le Ti-Pao, gardien du quartier, puis longeaient les murs noirs; et l'on entendait leurs semelles claquer sur les dalles.