—Ces gens-là vont souper, dit Ko-Li-Tsin. Mon estomac entre en révolte. Il me rappelle, comme si je ne m'en souvenais pas, que l'heure du repas du soir est depuis longtemps passée. Que puis-je lui répondre? Absolument rien. Ta-Kiang se nourrit d'ambition et Yo-Men-Li d'extase; mais ces régimes sont peu substantiels.

—Toi qui as habité Pey-Tsin, ne pourrais-tu pas nous conduire dans quelque auberge? demanda Yo-Men-Li.

—Et où donc penses-tu que je vous conduise? s'écria le poëte, stupéfait qu'on pût lui attribuer d'autre dessein que d'obtenir un bon gîte après un bon repas. Quand nous aurons franchi la Porte de l'Aurore, qui de la Cité Chinoise donne entrée dans la Cité Tartare, tu ne tarderas pas à voir briller les grandes lanternes dont se décore l'auberge de Toutes les Vertus, où Kong-Pang-Tcha, qui achète cher, vend à bon marché.

Ko-Li-Tsin se tut un instant; puis, les yeux à demi fermés, et caressant par moments de la langue les deux ou trois poils blonds de sa lèvre supérieure:

—Combien de fois, reprit-il en se parlant à lui-même, combien de fois, sous l'auvent de la galerie extérieure, Kong-Pang-Tcha m'a versé dans de petites tasses enveloppées de paille de riz le thé des premières pousses ou le Pi-kao à pointes blanches ou la Rosée d'automne de la dernière récolte! Je connais le portail et la première cour toujours pleine d'une odeur charmante de fricassées et de rôtis, qui souhaite la bienvenue à l'appétit des arrivants; je sais en quel coin de cette cour s'ouvre la citerne où des domestiques viennent incessamment puiser de l'eau dans de grands seaux d'osier, et je me rappelle les auges de bois, accrochées aux murs, que chaque voyageur remplit d'avoine et de paille hachée pour son cheval ou pour sa mule. Mais je me rappelle bien mieux la salle où l'on s'assied devant des tables délicieusement odorantes de viandes et de poissons. Réminiscences savoureuses! quels repas! Les pâtés, les volailles succèdent sans relâche aux confitures, aux gâteaux, aux pistaches, aux noisettes sèches, et le tiède vin de riz frissonne clairement dans les tasses. On boit, on fume, on chante. Toute l'auberge est pleine de joie et de vie. Des coulis entrent, sortent, se culbutent, se querellent, jettent des paquets, réclament de l'argent. Les voyageurs appellent, s'informent et s'irritent. On voit s'engouffrer sous la grande porte des chaises à porteurs que des chariots renversent, des chameaux, des mulets, des ânes. Injures, piétinements, coups de fouet jaillissent et se croisent. Des mendiants qui se sont insinués dans la cour glapissent aigrement leurs infirmités douteuses. Le seigneur Kong-Pang-Tcha, parmi le tumulte, vocifère des ordres que ses serviteurs répètent en hurlant; de jeunes garçons chantent sur un ton aigu le compte des voyageurs prêts à partir; et, en même temps, tous les chiens du voisinage s'imaginent qu'il est de leur devoir d'aboyer à perdre haleine; de sorte que, tout en mangeant, fût-on morose comme les pénitents qui se macèrent dans la Vallée du Daim Blanc, on se sent pris d'un rire inextinguible. Puis, le soir vient, les bruits s'apaisent, les voyageurs se retirent dans les appartements supérieurs. Là des matelas profonds reçoivent les corps fatigués, et l'obscurité des songes est doucement illuminée par la blancheur des lanternes suspendues au plafond des chambres paisibles. Quelquefois, il est vrai, les dormeurs sont éveillés en sursaut par un formidable tapage: toutes les montures, libres la nuit dans la première cour, se battent, se mordent, piaffent, hennissent, braient intolérablement. Mais il est un moyen de réduire au silence la plus bavarde bête: on prend une planchette de bois et une corde, on relève la queue de l'âne ou du cheval criard, on la lie à la planchette, puis on attache solidement celle-ci à la croupe de l'animal; ainsi forcé de tenir sa queue en l'air et privé de la faculté d'accompagner de gestes aimables ses bruyants discours, le plus obstiné tapageur se résigne à se taire et laisse dormir son maître dans l'auberge de Kong-Pang-Tcha. Ah! belle auberge! chère auberge! ne verrai-je pas bientôt luire les douze lanternes en papier peint de ta porte hospitalière! Un, deux, trois, quatre, ajouta Ko-Li-Tsin, obéissant encore à sa manie invétérée,

Comme l'amoureux absent désire entendre la voix délicate de sa bien-aimée, mon oreille aspire à ta voix rauque, ô Kong-Pang-Tcha!

Le cœur de celle qu'on aime ressemble au foyer bien flambant de l'hôtellerie où le voyageur se chauffe et reprend des forces.

Mais la femme perd sa beauté; le feu s'éteint; le voyageur s'égare en des sentiers couverts de neige.

Kong-Pang-Tcha va fermer sa porte; le dîner sèche sur la cendre des fourneaux, et Ko-Li-Tsin, affamé, erre encore par les chemins.

Les trois aventuriers avaient franchi la Porte de l'Aurore; maintenant ils remontaient vers le Nord la longue Avenue de l'Est, et ils allaient dans peu d'instants atteindre la rue transversale où est située l'auberge de Toutes les Vertus. Mais Ko-Li-Tsin, plus prudent qu'affamé, pensa: «Il serait périlleux d'arriver chez Kong-Pang-Tcha avant que les lanternes soient éteintes, car l'ombre miraculeuse qui suit les pas de Ta-Kiang pourrait se montrer à des personnes indiscrètes. Je sais bien que d'ordinaire les Pou-Sahs réservent les visions sacrées aux yeux seuls qui en sont dignes; néanmoins il ne faut pas s'exposer inutilement à un péril, même douteux.» Et Ko-Li-Tsin dit à son cheval: «Là! là! par pitié pour les reins de ton maître, garde une allure modérée.» Mais tout à coup, au moment même où il sacrifiait sa juste impatience d'un repas et d'un lit aux intérêts de son maître, d'éblouissantes lumières éclatèrent, multicolores, à deux ou trois cents pas devant lui.

—Oh! dit Yo-Men-Li, qu'est-ce que cette foule pompeuse et chargée de tant de belles lanternes?

—C'est sans doute, dit Ko-Li-Tsin, le cortége d'un mariage, car je vois des hommes à cheval, de grandes tables où s'amoncèlent de somptueux costumes, des chaises à porteurs et d'innombrables musiciens. Voici des lanternes, ajouta-t-il en soi-même, autrement dangereuses que les deux ou trois lampions fumeux de Kong-Pang-Tcha. Il est vrai que le cortége, sorti d'une petite rue, remonte, comme nous, l'Avenue de l'Est; mais il s'éloigne si lentement que nous ne manquerons pas de le rejoindre, avec quelque prudence que je modère l'allure de nos chevaux. Ceci est grave. Que faire?

Ko-Li-Tsin songea un instant, puis, se tournant vers Ta-Kiang: