—On croit même qu'elle entrera avant la nuit dans Pey-Tsin, ajoutait l'autre.
—Il y aura de belles fêtes, disait un troisième.
Le religieux grinça des dents.
—Les misérables! disait-il, pour eux, tout ceci n'est qu'un jeu et qu'une distraction.
Dans un autre groupe composé de Tartares il saisit ces mots:
—On dit que les mandarins de Kang-Si sont revenus pleins d'épouvante des Montagnes Fleuries. L'empereur les a quittés pendant la chasse. Sans doute il s'est enfui. Que veut-on que nous fassions, nous si le maître nous abandonne?
Entendant ceci, le religieux pressa le pas.
Devant la porte de la Cité Jaune, au centre d'une foule, il vit un homme assis sur le dos d'un lion de cuivre; il était richement vêtu, et le bouton de rubis rougeoyait sur sa calotte. Près de lui une élégante femme s'appuyait à la croupe du lion.
—Quelle joie on éprouve, disait-il, à redresser son corps lorsqu'il est resté longtemps courbé, à étirer lentement ses membres, à bâiller et à reprendre peu à peu une posture normale! Les prisonniers mis à la cangue, les poltrons réfugiés dans des coffres connaissent le bonheur de s'étendre à l'aise lorsqu'ils sont délivrés ou rassurés. Mais les Chinois, plus que tous, vont éprouver une joie immense et fière de redresser enfin leur tête et leur dos, courbés depuis si longtemps. Comme des familles rapaces fabriquent dans des pots de porcelaine de déplorables nains, on voulait faire des Tartares avec les Chinois. Mais voici que les fils de la Grande Patrie brisent le vase, redeviennent eux-mêmes; et ceux qui voulaient les torturer et les falsifier vont à leur tour se courber et s'amoindrir.
O enfants de la grande Patrie du Milieu! depuis quand êtes-vous humiliés et soumis? Depuis quand vos larmes séchées gercent-elles vos joues amaigries?
Dans votre propre palais vous êtes esclaves, et vous exécutez ce que vous devriez ordonner.
Le vent a soufflé, et la poussière de Tartarie s'est abattue cruellement et a dévasté les fleurs et les épis.
Mais la pluie, longtemps attendue, tombe enfin abondante, et les fleurs, secouant leurs souillures, reparaissent fraîches et vivaces.