Les mandarins accoururent à sa rencontre et s'agenouillèrent devant lui.

—O Maître des Maîtres! s'écrièrent-ils, Sublimité inouïe! nos cœurs se noyaient dans le désespoir et dans l'obscurité. Nous avions perdu le soleil et la vie; nous ne savions où était le Dragon, et nos membres tremblaient d'effroi. Mais le voilà qui reparaît, et la joie nous envahit doucement.

Alors l'empereur, le sourcil froncé, croisa lentement les bras.

—Lâches! menteurs! troupeau de courtisans! chiens qui souillez de bave les nobles mains que vous léchez! comment osez-vous paraître encore devant moi sans craindre que les flammes de mes yeux ne vous réduisent en cendres ou que le souffle de ma colère ne vous disperse? Monstres abjects, qu'avez-vous fait de ma gloire? qu'avez-vous fait de ma splendeur? qu'avez-vous fait de l'Empire? Ma gloire est une dérision, l'avenir rira de moi, votre honte voile ma splendeur, l'Empire est un champ de bataille, et j'y suis vaincu. Pourquoi? Parce que, bouches pleines de lâchetés, vous m'avez fait de faux rapports pour que ma sérénité ajoutât une faveur à votre fortune. Vous m'avez menti sans trembler, me disant, lorsque le nuage jaune et pestilentiel traversait l'air: «Le ciel est serein», pour que mon sourire vous fît glorieux! Et maintenant, aveuglé par vos plates louanges, je suis tombé dans un gouffre sans fond. Vous avez coupé les ailes du Dragon. Je vais tomber comme un mourant, brisant le cèdre vivace de ma dynastie. Cependant, je suis venu du Septentrion, vainqueur et magnanime; j'ai dompté les cœurs et conquis les pays; jetant les sabres, j'ai posé mes mains paternelles sur les villes, j'ai laissé derrière moi la joie mêlée au respect, et j'ai pu m'asseoir, rayonnant et superbe, sur le vieux trône de la Chine glorieuse. Mais aujourd'hui, vous que j'entraînais dans mes victoires, vous que je faisais grands, enviés, célèbres, vous que j'aimais comme des fils, voilà que sourdement et lâchement vous avez miné l'édifice splendide que j'avais construit. Ah! sachez-le bien, il vous écrasera tous en s'écroulant. Mon trône est trop lourd pour ne pas effondrer la terre lorsqu'il tombera. Croyez-vous donc, fumeurs d'opium, débauchés immondes, parce que vous fermez les yeux, que les flèches ne vous atteindront pas; parce que vous fermez les oreilles, croyez-vous que l'orage ne gronde pas? Et quand vous cacherez vos lâches visages dans vos mains, la foudre n'osera-t-elle pas tomber sur vos têtes? Vous ne savez donc pas, étant bien abrités derrière des murailles, que le rebelle triomphe, que les villes pleurent et saignent sous ses pas, qu'il écrase et qu'il dompte, et que le peuple, terrifié mais plein d'enthousiasme, le suit et l'acclame! Vous ne savez donc pas que Pey-Tsin est à lui, que mes soldats m'abandonnent, que seuls les murs de la Ville Rouge nous protégent encore, et que demain peut-être elle ne sera plus notre ville! Oh! misérables flatteurs, qu'avez-vous fait de moi? qu'avez-vous fait de la Chine glorieuse?

L'empereur cacha son visage dans ses mains, et laissant les mandarins ternir leur front dans la poussière, il s'éloigna; il gagna le palais, gravit les escaliers d'albâtre, et, de terrasse en terrasse, monta jusqu'à la petite plate-forme qui domine les toitures de l'édifice, et que surmonte le globe d'or où resplendit le Dragon Lon.

—Ah! s'écria-t-il en tendant les bras vers lui, toi, mon compagnon, toi, mon frère, tu ne me trahiras pas!

Puis l'empereur baissa les yeux. La ville se déroulait à ses pieds, obscure et tumultueuse. Il entendait monter un bruit hostile et menaçant.

Cependant, au delà des murs d'enceinte, dans la plaine démesurée, une masse fourmillante ondulait et roulait et montait.

—Qu'est-ce que cette mer, dit Kang-Si, qui va submerger Pey-Tsin?

Le soleil couchant, effleurant la masse mouvante, arracha çà et là des cris de lumière à des piques et à des cuirasses.