Devant la Porte Méridionale, Ta-Kiang avait élevé sa tente, car il ne voulait entrer dans la Ville Rouge, éminence souveraine qui domine le monde, qu'au son du gong d'or, par le portail d'honneur. Autour de lui se groupait l'élite de son armée, remplissant la grande place qui précède les portiques et se répandant dans les larges rues voisines. Les soldats étaient couchés sur la terre ou assis au bord du fossé; ils n'avaient pas dressé leurs tentes parce que l'empereur leur avait dit: Ce soir vous coucherez dans des lits somptueux.»
Quelques habitants de Pey-Tsin s'étaient mêlés aux rebelles et se disposaient à prendre part au combat; d'autres applaudissaient de loin; plusieurs attendaient la décision de la victoire avant de prendre un parti.
Ta-Kiang, sous sa tente, resplendissait. Pour la première fois son beau visage était serein et fièrement joyeux. Il avait entendu son nom retentir comme une fanfare. Pey-Tsin s'était donné à lui avec amour. Il était bien l'empereur. Toute la Patrie du Milieu, derrière lui, le glorifiait. Entre lui et son trône il n'y avait plus qu'une muraille; elle était branlante déjà et croulait. Les triomphes passés, grondant encore comme un tonnerre qui s'apaise, répondaient de la dernière victoire.
Ta-Kiang marchait lentement dans sa tente, glorieusement vêtu de jaune; il avait la tête couverte d'un casque d'or découpé à jour que surmontait une haute pointe. Il était tout armé, car il voulait combattre lui-même. Il s'appuyait de la main sur l'épaule de Ko-Li-Tsin, non moins superbe.
Le poëte n'avait plus la maigreur qui lui fut si utile le jour où il s'envola de sa prison. Ses somptueux habits, roides de broderies, s'épanouissaient largement et lui donnaient une ampleur majestueuse. Sous une coiffure guerrière son fin visage affectait des mines farouches, et il s'appuyait sur sa pique d'une façon remarquablement agressive.
—Il y a six mois, disait Ta-Kiang, que j'ai quitté le champ désormais célèbre de Chi-Tse-Po. Parti du creux humble de la vallée, j'ai atteint les pics glorieux qui retardent le lever du soleil. Pan-Kou, le premier homme, grandissait d'une coudée par jour; j'ai grandi de mille coudées par heure. Il y a six mois, j'étais le talon méprisable de la terre; je suis maintenant le front du Ciel.
—Moi, dit Ko-Li-Tsin, je n'étais alors que poëte. Aujourd'hui, après avoir fait bien des métiers, je suis poëte et guerrier. Mais quelque chose manque à ma joie. Nous étions trois en quittant le grand champ sous la lune, nous ne sommes que deux ici.
—Oui, dit l'empereur. Qui donc partit avec moi?
—Yo-Men-Li.