Un cortége s'avança; il était composé des chefs de l'armée. Tous portaient au bout de longues piques des dragons, des licornes, des tigres ou des lions en carton doré. Puis Gou-So-Gol parut. Magnifiquement vêtu, il était monté sur un cheval blanc; et le Grand Bonze, à côté de lui, marchait à pied.

Dès que l'armée vit le jeune vainqueur, un immense cri triomphal s'éleva. Ta-Kiang lui-même descendit de son trône, s'avança hors de sa tente et cria:

—Gloire à toi!

Devant la statue de Kouan-Te, Gou-So-Gol mit pied à terre, et, suivi du Grand Bonze, alla vers elle. Il monta sur l'autel. Il se dressa fier, superbe, dominant la multitude et pareil à un dieu vivant. Les cris d'enthousiasme et d'admiration redoublèrent. Gou-So-Gol était enveloppé de cette caresse farouche et glorieuse. Cependant il levait les yeux vers les nuages et souriait tristement. Bientôt il s'agenouilla sur l'autel, pendant que le Grand Bonze, armé d'une longue lame, s'approchait de lui. Mais en ce moment une jeune femme vêtue d'un costume guerrier s'élança vers Gou-So-Gol et l'enlaça fortement. C'était la jeune épouse qu'il avait conquise à Sian-Hoa.

—O mon époux! s'écria-t-elle, pourquoi m'as-tu caché ta gloire? pourquoi t'es-tu enfui de moi sans m'annoncer ton triomphe? Crois-tu donc que mes yeux ne soient pas pour mes larmes une digue infranchissable? Croyais-tu que j'allais retenir le bras levé sur toi et te déshonorer à jamais? O toi que je devrais haïr et que j'aime, sache que je n'ai plus un cœur de femme, et que je t'ai pris tout ton courage!

—Oh! oui, dit Gou-So-Gol à voix basse en se relevant à demi; tu m'as pris mon courage, car mes yeux sont troublés par les larmes, car ma gorge est serrée par les sanglots. Je t'ai fuie pour ne pas me tordre de désespoir en m'arrachant de tes bras. Grands Pou-Sahs! avec quelle joie j'eusse accueilli, avant de la connaître, l'honneur envié de tous les guerriers qui m'éternise dans les mémoires! Mais maintenant je dis: Que vais-je devenir au pays d'en haut puisqu'elle n'y est pas?

—Je te rejoindrai bientôt, dit la jeune femme; après cette guerre je partirai!

—Oui, mais je pars seul. Je suis comme un enfant que sa mère abandonne sous la pluie, dans un chemin solitaire.

—Songe à la splendeur qui environnera irrévocablement ton nom! Songe aux Pou-Sahs glorieux, que désormais tu égales!

—Lorsque j'habiterai au delà des nuages, dit le guerrier, mes regards seront toujours baissés vers la terre, cherchant ta demeure.