A travers les rangs des soldats stupéfaits, franchissant les dragons de bronze alignés à l'embouchure des rues, ensanglantant les flancs de son cheval, le prince Ling enfila les larges avenues dallées du quartier de la Force, pénétra dans le jardin impérial, s'arrêta devant un merveilleux kiosque de laque posé au milieu d'un lac clair dans une touffe multicolore de fleurs au chaud parfum et nommé le Pavillon des Tulipes d'Eau, sauta à terre, passa un pont en bois doré, et, entrant dans le pavillon, déposa Yo-Men-Li sur des coussins de satin pâle.
—Toi! toi! cria-t-il en s'agenouillant auprès d'elle, toi que j'ai tant attendue, tant pleurée, toi que j'ai si souvent enlacée dans les illusions de l'opium, toi que j'ai appelée si douloureusement dans la cruauté des nuits fiévreuses, te voilà, tu existes, tu n'étais pas une Rou-Li, une fausse apparence! Mon cœur gonflé et fier emplit ma poitrine. J'étouffe. Le bonheur me déborde. Je suis comme un lac longtemps desséché sur lequel on ouvre soudain une écluse: l'eau, trop abondante, se précipite en tumulte et bientôt envahit la plaine. Vois, je pleure, et ces larmes de joie sont un baume pour les blessures qu'ont faites à mes yeux les larmes de désespoir. Je ne te quitterai plus, je m'attacherai à toi comme le guerrier s'attache à la gloire, comme la plante est attachée à la terre. Je fleurirai sur ton cœur, je m'élèverai plus haut que les cèdres et je serai plus grand que l'empereur, mon père, afin que ma splendeur plaise à tes yeux!
Yo-Men-Li regardait le prince avec indifférence.
—Mais parle-moi, continua-t-il; parle, pendant que je baisserai les paupières pour mieux entendre ta voix. Pourquoi n'es-tu pas venue, parjure, lorsque je t'attendais si confiant? Pourquoi t'es-tu faite insaisissable pendant que je fouillais la ville, pendant que je faisais comparaître devant moi toutes les jeunes filles qui l'habitent, depuis la plus noble jusqu'à la plus humble; dis, cruelle enfant, dis, pourquoi n'es-tu pas venue?
—Tu veux le savoir? répondit Yo-Men-Li. Parce que tes soldats m'avaient prise et emprisonnée; pendant que tu me cherchais j'étais sous ton palais, dans un cachot que le jour n'a jamais vu.
—Toi! tu as souffert? s'écria le prince avec désespoir, on t'a mise dans ces affreux cachots noirs et humides, dans ces cachots qui me font triste quelquefois la nuit! Oh! quel supplice inventer pour ceux qui ont osé cela? Toi, en prison! Pendant que je me tordais de désespoir et que je m'empoisonnais lentement d'opium, tu te mourais horriblement dans l'ombre; tes beaux yeux s'agrandissaient d'effroi, ton doux visage pâlissait loin du soleil! Oh! qu'il est pâle, ton visage! on croirait voir la lune poudrée de gelée blanche. Mais pourquoi t'avoir prise à mon amour? pourquoi t'avoir torturée, tandis que je pleurais?
—Apprends, dit Yo-Men-Li, que je suis ton ennemie. Complice des révoltés, c'est moi qui ai frappé ton père. Je t'ai menti le soir où je t'ai vu, parce que je voulais sortir du palais pour aller dire à Ta-Kiang de fuir.
Le prince Ling recula, avec un cri de douleur.
—Tu as voulu tuer mon père, Kang-Si, le plus glorieux des hommes! dit-il. Tu as voulu cela, et moi, fils monstrueux, je t'aimais!
Le prince, quelques instants, demeura silencieux, la tête baissée.