[CHAPITRE XXVII]
LE DRAGON IMPÉRIAL
Nul n'ignore que si l'ombre d'un homme prend la forme d'un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial.
Mais nulle bouche ne doit s'ouvrir pour révéler le miracle qu'ont vu les yeux; car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel.
Le vaste champ dallé sur lequel s'ouvre le Portique du Sud n'était que fumée, hurlements, fureurs. Parmi des ruissellements rouges, les bottes de guerre déchiraient des cadavres. Les blessés, renversés, mordaient les jambes de leurs compagnons, qui marchaient sur des plaies. Des fusées bruyantes trouaient, des flèches promptes sillonnaient la vapeur de sang et de poudre dont s'enveloppent les combats, et qui, traversée de soleil, semblait un nuage d'or.
Malgré la constante pluie meurtrière qui tombait des remparts et du faîte des maisons, les soldats de Ta-Kiang, forts de leur nombre, résistaient et triomphaient. En dépit des dragons de bronze aux gueules foudroyantes, ils rampaient vers les murailles, ou s'efforçaient vers les embouchures des rues; et çà et là trépignaient de féroces luttes corps à corps, où les costumes disparates et les sauvages accoutrements des rebelles chinois heurtaient les beaux uniformes des guerriers tartares.
L'armée impériale était superbe au soleil. On voyait briller les cuirasses de cuivre, écaillées comme le dos d'un dragon, et les casques pointus, où s'agite un gland de soie rouge, des Hoa-Tié-Tis, Vainqueurs du Ciel. Les Tigres de Guerre aux corps agiles tordaient mille mouvements souples et sournois; vêtus de maillots jaunes tachetés de noir, les pieds armés de griffes, la tête couverte d'un capuchon que surmontent deux petites oreilles, la poitrine ornée d'une face de tigre, ils tenaient de la main droite un long coutelas recourbé, et cachaient leur bras gauche sous ce bouclier célèbre qui attend le boulet au passage, le reçoit avec un fracas de tonnerre et le fait dévier de sa route. Les somptueux Uo-Fous, dont le casque se termine par deux cornes dorées, brandissaient au bout d'une tige en bois de fer leurs haches miroitantes, dites Haches de la Lune. Tout sanglants, apparaissaient aussi des soldats du corps glorieux qu'on nomme Tchou-Tie-Ten, l'Etrier Sauveur du Ciel, et que Kang-Si institua naguère en souvenir d'une bataille où lui-même, délaissé par Kouan-Te et environné d'ennemis, fut sauvé par un guerrier célèbre, Tchin-Tsou, qui, se précipitant au milieu des combattants, couvert de blessures, le front saignant, mais rugissant et le visage terrible, arracha, n'ayant plus d'armes, les étriers de l'empereur, et, formidable, avec ce fer, mit en fuite l'ennemi. C'est pourquoi les soldats de Tchou-Tie-Ten portent un étrier de fer emmanché à un pieu. Non loin d'eux grimaçaient les effroyables Li-Kouis aux cuirasses de corne noire, aux casques noirs, aux noirs visages vernis qui sont hérissés d'une folle barbe rouge et borgnes artificiellement. Les Archers Tartares, l'anneau d'agate au pouce, cambraient leur taille et lançaient des traits aux plumes colorées; sur leurs épaules, sur leurs dos, sur leurs poitrines, des caractères d'or rappelaient la gloire du guerrier Li-Siou, le Preneur de Flèches, qui n'allait au combat qu'avec son arc, et renvoyait aux ennemis leurs propres projectiles, qu'il attrapait au vol. Enfin de loin en loin, encourageant et ordonnant, s'agitaient des chefs aux poitrines glorieuses, illustrées de lions brodés, de panthères, de chats sauvages et de licornes marines.
Mais, malgré la splendeur intrépide des soldats impériaux, les rebelles, sur tous les points, étaient vainqueurs. A gauche, dans la place enveloppée de flèches frémissantes comme d'une nuée d'oiseaux, la veuve de Gou-So-Gol, montée sur le cheval du guerrier sacrifié, attaquait furieusement une maison et en brisait la porte; plusieurs chefs autour d'elle l'imitaient et, délogeant les soldats, les précipitaient du haut des toits. Vers les remparts, Ko-Li-Tsin, se courbant poliment sous les flèches et raillant les balles inhabiles, gravissait la pente qui monte au faîte des murailles; suivi d'un flot de hardis assaillants, il voulait s'emparer des bastions et arrêter la pluie meurtrière. Enfin, au centre de la place, Ta-Kiang, heureux et farouche, s'avançait vers la plus large des avenues qui s'enfoncent dans la ville. Echappant par miracle aux projectiles lancés, il regardait autour de lui s'affirmer la victoire, et, parfois, levant les yeux, il voyait s'élever dans le ciel des flèches ornées de banderoles rouges, signaux de triomphe donnés par les rebelles qui attaquaient sur d'autres points la ville, et il se disait: «Bientôt je me reposerai sur mon trône!»