—Que chacun de vous à son tour exprime d'une voix ferme les crimes qu'il impute à Kang-Si, continua le Grand Bonze. Moi, j'ai dit.
Le personnage qui avait ri s'avança de quelques pas et parla ainsi d'une voix hautaine:
—Ce que vient de dire le Grand Bonze contre l'usurpateur tartare m'est tout à fait indifférent. Que le Fils du Ciel gouverne bien ou mal la Patrie du Milieu, qu'il honore ou méprise les Lao-Tsés, cela m'inquiète peu. J'ai contre le maître une haine violente, spéciale; c'est pourquoi j'ai voulu m'unir à vos complots confus et souterrains. J'aiderai de toute ma puissance et de toute ma richesse à la chute de Kang-Si. Membre du Conseil Mystérieux et Chef de la Table Auguste, je vous livrerai sa personne; si vous êtes pauvre je soudoierai des assassins, et, s'il le faut, je lui arracherai moi-même le fouet du commandement et la vie, dussé-je être écrasé sous le renversement de son trône; car je le hais. Mais pourquoi je le hais, nul n'a le droit, Grand Bonze, de le savoir.
Le Chef de la Table Auguste cessa de parler. Un membre de la Cour des Rites sortit du groupe de ses collègues, et dit avec gravité:
—Il est d'usage ancien que le Fils du Ciel ne choisisse un ministre ou n'élise un gouverneur sans les approbations des Lettrés et des Censeurs; or, sans en faire part aux Censeurs ni aux Lettrés, Kang-Si vient de nommer un gouverneur dans la province de Fô-Kiang. Cette irrévérence nous a choqués et nous irrite contre l'usurpateur tartare.
—Nous, cria un des Chefs de Troupes,—et sa voix hardie fit frémir le papier huilé des lanternes,—nous voulons des guerres et des siéges! Ce n'est pas la rouille, c'est le sang qui doit rougir nos fers glorieux. Or Kang-Si, maintenant, est pacifique. Que les Pou-Sahs de la mort enveloppent Kang-Si, qui ne fait pas se tremper dans le sang les glaives magnanimes des guerriers!
Jeune encore, un lettré de la Forêt des Mille Pinceaux salua l'assemblée d'un mouvement bien rhythmé, remua sa tête avec élégance d'une épaule à l'autre, et, revêtant de termes nobles ses judicieuses pensées:
—Bonze impeccable, dit-il, lorsque Ouan-Chen descend des nuages sombres pour se promener le soir sur la Montagne des Pêchers Fleuris, il écoute avec complaisance la grive violette qui, en chantant, le suit de branche en branche, et lorsque l'oiseau a fini de chanter, le Pou-Sah des vers, reconnaissant, ôte une bague de ses doigts sacrés et la met, comme un collier, au cou frêle du musicien, afin que, le lendemain, les jeunes filles, en voyant la grive orgueilleuse de sa parure, se disent entre elles: «Voilà la grive qui a chanté pour le doux Ouan-Chen!» Or, Grand Bonze, comme Ouan-Chen, l'usurpateur issu d'un père mongol se plaît à entendre les sons gracieux d'un chant bien rimé; mais, ajouta l'orateur en regardant les Chefs de Troupes non sans quelque mépris, ce n'est pas au cou des poëtes qu'il attache les colliers somptueux.
Le lettré se tut, salua de nouveau avec grâce, puis sourit vers ses collègues en lissant délicatement son sourcil gauche du bout de l'ongle très-long de son petit doigt.
—Et vous, dit le Grand Bonze en s'adressant aux hommes tumultueux qui appartenaient aux castes inférieures des Cent Familles, que reprochez-vous à Kang-Si?