—D'où venez-vous? cria une sentinelle.
—Du champ de Chi-Tse-Po, répondirent-ils.
Saluant avec respect, ils entrèrent dans Pey-Tsin. La ville était tout émue encore des événements récents. Des groupes inquiets parlaient à voix basse. On voyait rôder des soldats tartares à la mine farouche. Aux fenêtres pendaient des lambeaux de bannières déchirées. Quelques maisons brûlées à moitié fumaient çà et là. Les deux voyageurs, éblouis, hésitaient devant les larges avenues, ne sachant vers quel point se diriger; timidement ils accostèrent un passant.
—C'est aujourd'hui, dirent-ils, qu'on proclame chef de l'Empire Ta-Kiang, le glorieux laboureux. Indique-nous le chemin pour parvenir jusqu'à lui.
—Ah! ah! répondit le passant avec un mauvais sourire, Ta-Kiang? Suivez cette multitude d'hommes et de femmes qui se hâtent vers la Porte de l'Aurore, et vous ne manquerez pas de voir Ta-Kiang, bonnes gens.
Les deux vieillards se mêlèrent à la foule tumultueuse qui remontait l'Avenue du Centre et gagnèrent avec elle un grand carrefour situé au centre de la Cité Tartare.
Là, depuis le lever du soleil, le bourreau ouvrait et repliait le bras, des vivants faisant des morts. Des monticules formés de corps sanglants et des monceaux de têtes grimaçantes bosselaient lugubrement la place.
Kang-Si, l'empereur magnanime, avait offert la vie aux vaincus qui voudraient lui rendre hommage, mais beaucoup refusèrent de se soumettre: on voyait tomber les têtes hautaines qui n'avaient pas voulu se courber.
Debout au milieu du carrefour, entre ses deux aides, le bourreau portait une robe jaune sous un tablier de cuir jaune; le fourreau de son glaive était de brocart d'or, et sur sa tête chantait une cage au treillis clair pleine d'oiseaux prisonniers. Les rebelles, autour de lui, attendaient les mains liées derrière le dos, une petite plaque de bois entre les dents afin qu'ils ne pussent blasphémer l'empereur. Ils étaient rangés en bon ordre et demeuraient indifférents, tandis que, derrière eux, la foule avide et cruelle ondulait en bourdonnant. Çà et là un Tartare à l'uniforme glorieux, la pique au poing, se tenait immobile sur son cheval. Entre les dalles le sang formait des ruisseaux, des fleuves, des lacs où le ciel se reflétait, rouge.
Une à une les victimes venaient s'agenouiller devant le bourreau, qui, saisissant leurs longues nattes, les décapitait d'un seul coup du glaive fatal appuyé extérieurement à son avant-bras. Puis il lançait au loin les têtes sanglantes, dont les lèvres, subitement tendues sur les dents crispaient un rire atroce. Des flots de sang clair s'élançant sur le sol refoulaient les larges flaques qui s'en allaient ruisseler entre les jambes des rebelles, et quelquefois atteignaient la foule, de sorte que plus d'un spectateur, baissant les yeux, voyait que ses larges semelles blanches étaient devenues toutes rouges.