Dans un angle du carrefour, entre Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li, le laboureur Ta-Kiang était assis sur une pierre. Farouche et superbe encore, il semblait un tyran sanguinaire qui assiste à un carnage ordonné par lui. Cependant c'était sa gloire qu'il voyait crouler, c'était son armée qu'on égorgeait sous ses yeux, et lui-même, un supplice honteux l'attendait.
Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li, étant les plus coupables, devaient mourir après leurs complices. Comme la goutte après la goutte dans une horloge à eau, chaque tête, en tombant, comptait une minute de leur heure dernière.
Yo-Men-Li était affaissée sur les dalles, aux pieds de Ta-Kiang, et levait vers lui de grands yeux désolés. De temps en temps, avec la régularité du flux et du reflux d'une mer, un flot de sang venait mouiller les pieds et souiller la robe de la jeune fille; mais elle n'y prenait point garde. Elle n'avait point le temps de prendre garde à cela. Elle ne songeait pas non plus que bientôt son tour viendrait, qu'il lui faudrait s'agenouiller devant le bourreau hideux, qu'elle sentirait la tiédeur du glaive ruisselant sur son cou pur comme le jade, que sa jolie tête tomberait et irait se mêler aux têtes fauves des soldats, ni qu'elle était une faible enfant irresponsable de ses actions, ni qu'elle avait seize ans et que la vie souriait. Ta-Kiang était vaincu: pour elle, le ciel venait de s'effondrer. Il faisait noir. Quelqu'un avait soufflé le soleil.
Ko-Li-Tsin, debout, s'adossait à un poteau doré qui élevait au-dessus des maisons la bannière impériale; il parlait à Ta-Kiang, qui ne l'écoutait pas.
—Te souviens-tu, disait-il, du champ de Chi-Tse-Po? le premier jour où je t'ai parlé, j'étais au pied d'un arbre, comme je suis au pied de ce poteau. Tu t'es dressé superbe, avec l'avenir dans tes yeux, et tu es parti; je t'ai suivi. Yo-Men-Li aussi t'a suivi. Mais la foudre que tu portais a éclaté entre tes mains, et voici la fin. Ta pensée était trop sublime, ta tête était trop fière, trop haute; ce glaive va tout niveler. Tu tombes. Mais quel ébranlement cause ta chute! L'empire palpite, le Tartare lui-même a frémi. Un sillon glorieux brille où tu as passé. Le champ de Chi-Tse-Po était bien nommé le Champ du Lion, il semble qu'on avait prévu sa destinée. Un lion en effet s'en est élancé; dans ses mâchoires terribles il brisait le joug des opprimés. Il leur disait: «Étant les loups, pourquoi tremblez-vous comme des moutons? Étant les maîtres, pourquoi vous faites-vous serviteurs? Pourquoi, étant Chinois, êtes-vous Tartares?» Et ceux qu'il avait délivrés couraient derrière lui en cortége triomphal. Il a traversé la Patrie du Milieu. Il est venu jusqu'au cœur du monde. Tandis qu'il avançait, l'usurpateur devenait blême et s'efforçait de tenir plus solidement dans sa main tremblante le jouet de jade du commandement. Et le Lion de Chi-Tse-Po n'a pas été vaincu par un homme. Il était trop fort, trop beau, trop puissant; il faisait peur aux plus formidables. Un Pou-Sah seul a pu le renverser. Maintenant le peuple qui l'acclamait courbe la tête; les bouches se taisent. Mais les cœurs murmurent, et bientôt on cherchera les traces du Grand Laboureur. On dira: «Voici d'où il est parti, voilà par où il a passé. Là il y avait une ville, ici un peuple; la ville est détruite, le peuple a disparu; Ta-Kiang a écrasé l'une et égorgé l'autre. Pourquoi? parce qu'au-dessus de la ville flottait la bannière jaune, et que le peuple était composé de Tartares, de Man-Kous ou de Men-Tchous.» On se remémorera ses paroles et on dira avec lui: «Dans notre propre palais nous couchons à l'écurie, tandis qu'un étranger dort dans notre lit somptueux; au lieu de l'étrangler et de jeter son cadavre aux chiens, nous tremblons sur la paille entre les jambes de ses chevaux. Nous sommes dépouillés, bafoués, méprisés; on nous refuse les hautes fonctions de l'État, on vole notre argent et l'on nous dédaigne. Si un Tartare prend pour femme légitime une Chinoise, il est aussitôt destitué de ses grades, ruiné, déshonoré, comme s'il s'était allié à une famille criminelle. Enfin, nous qui sommes les maîtres, nous ployons les reins, nous courbons la tête et nous disons: Bien! bien! à tout cela.» Et vous tous qui répéterez ces paroles de Ta-Kiang, vous secouerez votre front, vous dresserez votre taille, et, croisant les bras, vous regarderez l'ennemi en face. Si vous êtes vaincus, d'autres se relèveront après vous et lutteront encore. Le talon qui vous écrasera se sentira mordu, dévoré, rongé, et, un jour, c'est vous qui écraserez le crâne de l'intrus, et vous redeviendrez fiers, nobles, puissants, vous redeviendrez Chinois. Vous pourrez appeler votre empereur Père, il sera de votre famille; la tête sera d'accord avec le cœur, et, vous souvenant du passé, vous prendrez pour dieu Ta-Kiang le laboureur!
Ko-Li-Tsin parlait à voix haute. Autour de lui le peuple applaudissait sourdement; chacun poussait le coude à son voisin ou faisait un signe de tête approbatif, mais n'osait exprimer hardiment ses sympathies; car les soldats tartares étaient là. Puis, vers le milieu du jour, trois chaises à porteur somptueuses étaient venues se placer non loin des principaux rebelles; elles avaient des draperies de satin jaune; elles venaient donc de la Ville Impériale; et l'on se disait à voix basse: «Est-ce que le Fils du Ciel a voulu assister à la mort de ses ennemis?» Aucune de ces chaises ne s'était ouverte, aucun rideau ne s'était écarté, mais on prévoyait des fentes dans l'étoffe et derrière ces fentes, des yeux.
Cependant les exécutions étaient sur le point d'être terminées. Les monceaux de cadavres grossissaient, tandis que le nombre des rebelles diminuait. Bientôt ils ne furent plus que cent, et bientôt plus que dix. Le soleil descendait vers l'horizon. Enfin la dernière tête roula dans un lac rouge qui fumait, et les deux aides du bourreau s'avancèrent vers Ta-Kiang. Alors on vit s'agiter les rideaux d'une des chaises à porteurs; une main les entr'ouvrit et fit un signe. Deux soldats tartares s'approchèrent de Ta-Kiang et l'amenèrent devant la portière de la chaise. Les tentures s'écartèrent tout à fait et l'on vit apparaître un homme gravé entièrement vêtu de rouge, qui était le Chef des Eunuques.
—Écoute, dit-il, voici les paroles mêmes du Fils du Ciel, de l'Unique Sublimité: Tu as, plus cruel que les tigres, tué des milliers d'hommes, égorgé des femmes, brûlé des villes; tu as bouleversé l'Empire pacifique, semé partout la ruine et le désastre; sacrilége enfin, tu osas t'attaquer au Ciel même. Mais, sans le savoir, tu chevauchais le Dragon; il t'entraînait irrésistiblement; les Pou-Sahs du mal te dirigeaient et te commandaient. Toi, fatal, tu n'étais qu'un jouet dans leurs mains. C'est pourquoi je te dis: Abjure ton ambition, rends hommage au légitime Fils du Ciel et sa clémence rayonnera sur toi.
Ta-Kiang crispa dédaigneusement la bouche.
—Si j'avais été vainqueur, dit-il, j'aurais étranglé Kang-Si de mes propres mains. Ta-Kiang n'accepte rien des hommes.