—Le chien! dit Ko-Li-Tsin. Me voici l'hôte contraint du respectable propriétaire de ce jardin. Un poëte n'est pas une Rou-li. J'aurai beau faire signe au nuage nonchalant qui passe devant les étoiles de venir me prêter ses floconneux coussins pour franchir ce mur trop lisse, il feindra de ne pas m'entendre, et je n'aurai pas lieu d'être blessé de son indifférence, car à peine se dérangerait-il pour Kon-Fou-Tsé ou pour le grand Li-Tai-Pé.
Des tintements de gong s'envolèrent de la Tour Orientale, tantôt sonores et paraissant tout proches, tantôt sourds et lointains; c'était la première veille qui sonnait.
—Voici la dixième heure, dit Ko-Li-Tsin. Il faut que je sorte; il faut que je retrouve Ta-Kiang et Yo-Men-Li. Je frémis en songeant au danger que court la grandeur future de mon maître, exposée à la curiosité grossière des voleurs et des veilleurs plus redoutables. D'ailleurs, j'ai très-faim. Pourquoi ai-je commis l'imprudence de me mettre en voyage sans emporter une quantité raisonnable de nids d'hirondelle dans un petit sac de soie pendu à ma ceinture, à côté de mon encrier et de mon pinceau? C'est sans doute parce que je suis parti peu de temps après le repas. Heureusement, ajouta-t-il, nous sommes à la dixième lune, et les fruits mûrs, en cette saison, tombent des arbres roux.
Ko-Li-Tsin pénétra dans l'intérieur du jardin et se mit à suivre les contorsions des allées, dans le double espoir de découvrir une issue et de trouver quelque poire dorée parmi les branches gracieuses des arbres. Il arriva bientôt devant la façade en briques roses d'une petite maison; une clarté riait, trouble et blanche, à travers des carreaux de papier diaphane.
—Ho! ho! se dit-il.
Et il resta quelques instants immobile.
—Cependant je voudrais bien connaître le visage de l'aimable seigneur qui me loge cette nuit; car je ne pourrai me dispenser de lui rendre, un jour ou l'autre, sa politesse.
Ko-Li-Tsin s'approcha de la fenêtre et, comme elle était trop haute pour qu'il y pût atteindre, il monta sur un siége de porcelaine qui se trouvait là, puis, délicatement, du bout de son ongle le plus aigu, fit un petit trou dans le papier d'un carreau, et regarda.
Il avait devant son œil curieux une chambre élégamment ornée, qu'éclairaient deux grandes lampes posant leurs pieds de bronze sur un léger tapis en fils de bambou, et entre elles reluisait une table en laque rouge, étroite et semblable à un rouleau de papier à demi déroulé; mais Ko-Li-Tsin ne vit qu'une jeune fille assise devant la table et trempant par instants un pinceau dans l'encre qu'une servante, debout à côté d'elle, délayait sur une pierre à broyer.
—Que le Pou-Sah du mariage m'entende! s'écria le poëte. Je ne rêve pas celle que je dois conquérir plus belle que cette jeune fille aux longs cheveux. En la voyant, de gracieuses comparaisons se balancent dans mon esprit. Ah! poursuivit-il en pliant un à un ses doigts rhythmiques,