Cet homme, jeune encore et d'agréable mine, était singularisé au plus haut point par l'extrême mobilité de ses traits qui ne laissaient aucun sentiment inexprimé, se tendant, se ridant, s'allongeant ou s'épanouissant sous les diverses influences d'un esprit sans doute très-prompt; ses petits yeux, que tour à tour couvraient et découvraient des paupières clignotantes, roulaient avec tant de vitesse tant de pensées joyeuses, malignes ou bizarres, qu'ils faisaient songer par leur palpitant éclat au miroitement du soleil sur l'eau; et sa bouche bien faite, toujours entr'ouverte par quelque sourire, laissait voir deux rangées de jolies dents blanches, gaies de luire au grand jour et de mêler leurs paillettes claires aux étincelles du regard. Tout cet être était délicat, fluet; on pressentait des dextérités infinies dans la frêle élégance de ses membres; il devait monter aux arbres comme un singe et franchir les rivières comme un chat sauvage; ses petites mains étroites, un peu maigres, aux ongles plus longs que les doigts, étaient certainement capables de tisser des toiles d'araignées ou de broder une pièce de vers sur la corolle d'une fleur de pêcher.

Comme lui-même, ses vêtements étaient clairs, pailletés, vivaces: sur deux robes de crêpe grésillant il portait un surtout en damas rosâtre qu'ourlait une haute bordure de fleurs d'argent et que serraient à la taille les enlacements d'une écharpe frangée d'où pendait un petit encrier de voyage à côté d'un rouleau de papier jaune; un grand collet de velours tramé d'argent lui couvrait les épaules, et, sur sa calotte de soie violette, qu'ornait une mince plume verte, le bouton de rubis des lettrés de première classe rougeoyait fièrement comme la crête d'un jeune coq.

Quant à ses noms, qu'il devait à son bon goût, car le fait de son existence était la seule chose par laquelle il fût induit à croire qu'il avait probablement eu des parents, ils se composaient de trois syllabes aimables qui faisaient le bruit d'une petite pièce d'argent remuée dans un plat de cuivre, et son métier, si l'on peut dire que Ko-Li-Tsin eût un métier en effet, était celui des gens qui n'en pratiquent point d'autre que de causer agréablement à tout propos et d'improviser des poëmes chaque fois qu'un sujet favorable se présente à leur esprit. Son enfance avait joué dans les rues d'un village, profitant sans ennui des leçons d'un vieux lettré charitable, qui, dans de longues promenades, lui empruntait de la gaieté et lui donnait de la science; sa jeunesse rieuse, aventureuse, rarement besogneuse grâce aux libéralités des personnes, innombrables dans ce temps, qui aimaient la poésie, courait de ville en ville, de province en province, au gré de cent désirs futiles. Pourquoi se trouvait-il à cette heure dans la solitude mélancolique des campagnes? Pour l'amour d'une jeune fille qu'il n'avait jamais vue. Un jour (quelques lunes avaient crû et décru depuis ce jour) Ko-Li-Tsin, qui résidait alors à Chen-Si, fut prié à dîner, avec plusieurs personnes de distinction, chez le mandarin gouverneur de la ville. Celui-ci, vers la fin du repas, découvrit à ses convives qu'il était dans le dessein de donner sa fille unique en mariage à quelque poëte très-savant, ce poëte fût-il pauvre comme un prêtre de Fo et eût-il les cheveux rouges comme un méchant Yè-Tiun. Après avoir vanté les grâces et les vertus de son enfant non sans vider un grand nombre de tasses, l'aimable gouverneur déclara même que celui d'entre les jeunes hommes ses hôtes, qui, en l'espace de huit lunes, composerait le plus beau poëme sur un noble sujet de philosophie ou de politique, deviendrait certainement son gendre et, par suite, s'élèverait, sous sa protection, aux postes les plus enviés. Ko-Li-Tsin, en rentrant chez lui, s'était immédiatement mis en devoir d'assembler des rhythmes et des consonnances; mais, au lieu de chanter les gloires d'un empereur ou d'éclaircir quelque obscure question de morale, il dépeignit dans ses vers le charme des nattes noires mêlées de perles, des sourcils fins comme des traits de pinceau et du sourire timide et doux que ne pouvait manquer d'avoir la fille du mandarin. Les jours suivants, Ko-Li-Tsin ne réussit pas mieux à diriger son inspiration dans la voie indiquée. Qu'était-ce donc qui le rendait distrait à ce point? Ce pouvaient être les mille bruits et les aspects de la rue joyeuse qui s'agitait sous ses fenêtres. Il espéra que dans le calme des champs son esprit serait plus réfléchi et plus sérieux, et, tirant de sa bibliothèque les Annales historiques, avec les livres des philosophes, il se réfugia dans le pays de Chi-Tse-Po. Là, s'abritant, la nuit, dans une cabane solitaire, et, le jour, errant au soleil dans la belle plaine immense, il entreprit résolument la tâche prescrite. Hélas! les grands épis souples et les blés de riz entr'ouverts, et les marguerites étoilant l'herbe lui fournirent trop de comparaisons neuves et charmantes avec la future épouse qu'il entrevoyait en rêve pour qu'il pût composer le moindre quatrain philosophique ou historique. Soixante jours s'écoulèrent. Cependant il ne perdit point courage. Chaque matin il s'éveillait avec la conviction intime qu'il pourrait, le soir, réciter aux étoiles son poëme achevé. Et voilà par quelle suite de circonstances Ko-Li-Tsin grelottait au soleil, le premier jour de la dixième lune, dans le champ désert de Chi-Tse-Po, sous un cannellier.

A quelques pas de lui, sous l'orme, un laboureur bêchait; il ne sentait certainement pas ce premier souffle de l'hiver qui faisait frissonner Ko-Li-Tsin, et, par instants, il essuyait du revers de sa manche son visage en sueur; car bien des fois déjà sa bêche s'était enfoncée sous la pression de son pied pour ressortir brillante de la terre noire et humide.

Ce paysan, âgé de vingt ans à peine, était d'un aspect farouche: fort et hautain, il avait l'air d'un cèdre; son front ressemblait à la lune sinistre d'un ciel d'orage; ses longs sourcils obscurs s'abaissaient comme des nuages pleins de tempêtes; de tyranniques puissances roulaient dans ses yeux sombres, et ses lèvres, souvent ensanglantées par des dents furieuses, témoignaient des pensées féroces qui mordaient son cœur. Cependant il était beau comme un dieu, bien qu'il fût terrible comme un tigre brusquement apparu au détour d'un chemin.

Il avait pour tout costume une courte chemise en coton bleu sur un pantalon de même étoffe, un chapeau de paille claire, retroussé comme le toit d'un pavillon, et, à ses pieds nus, des souliers à larges semelles; mais ces vêtements vulgaires, tout dorés par le soleil, étaient splendides et paraient le jeune laboureur tout autant que l'aurait pu faire la robe de brocart jaune, traversée de dragons d'argent, que porte dans la Ville Rouge l'éblouissant Fils du Ciel.

Depuis quelques instants il bêchait avec rage, fouillant, tranchant, déchirant le sol pierreux. Cette furie déplut au lettré Ko-Li-Tsin qui attendait patiemment sous son arbre une pensée philosophique propre à être mise en vers de sept caractères.

—Laboureur, demanda-t-il, comment te nommes-tu?

—Ta-Kiang, répondit le jeune homme d'une voix rude et sans interrompre sa violente besogne.

—Eh bien! Ta-Kiang, dit Ko-Li-Tsin, je te conseille de ne pas mettre autant de colère dans ton travail.