Puis il rêva un instant en comptant sur ses doigts et, fidèle à sa coutume invétérée d'appuyer ses moindres discours par des improvisations poétiques, il ajouta, parlant en vers:

O jeune laboureur qui maltraites la terre, si la terre a de la rancune, elle te donnera d'affreux épis contrefaits,

Et tes blés de riz, au lieu de sourire coquettement, seront semblables à des bouches édentées;

Si bien que les poëtes, en quête de comparaisons gracieuses, se trouveront singulièrement désorientés.

Cesse donc, ô jeune laboureur, de brutaliser la terre bienfaisante.

—La terre! Je la hais, dit Ta-Kiang en mordant sa bouche. Tu penses que je la creuse afin de me nourrir? Tu te trompes. Je la frappe comme je frapperais un ennemi esclave sous mon talon. Ce sont des blessures que je lui inflige avec ce fer, et, si elle pouvait prendre un corps, comme je dévorerais sa chair et comme je boirais son sang avec délices!

—Eh! qu'as-tu donc, qu'as-tu donc? dit Ko-Li-Tsin. Il faut se résigner au sort que le ciel nous a fait. Vois, je suis poëte, est-ce que je me plains?

En ce moment Ta-Kiang heurta un caillou de sa bêche avec un tel courroux qu'elle se brisa dans un pétillement d'étincelles.

—Tant mieux! cria-t-il. Ah! terre détestée, je me suis trop souvent courbé vers ta face triste et noire; je respire depuis trop longtemps le parfum malsain des plaies que je te fais; c'est assez. Tu me reprendras un jour, terre vorace; alors tu me rongeras et tu me détruiras; mais jusqu'à ce jour du moins tu ne me verras plus, car je veux tourner désormais mon visage vers le ciel salutaire, vers le grand ciel salutaire et lumineux!

Ta-Kiang se dressa fièrement et, croisant ses bras sur sa poitrine, il se mit à marcher avec agitation.

—Prends garde! s'écria Ko-Li-Tsin en riant de tout son cœur; prends garde au mauvais génie qui te conseille la révolte! car, un, deux, trois, quatre, ajouta-t-il en comptant sur ses doigts:

Les méchants Yè-Tiuns nous montrent souvent du doigt un diamant qui scintille sous le soleil au fond d'un précipice;

Nous descendons pleins de joie et dédaignant les piqûres des ronces, mais le soleil se cache, et à la place du diamant il n'y a plus qu'un caillou humide.

Honteux et tristes nous remontons péniblement; les mauvais Génies, pendant notre absence, ont mis le feu à notre maison et dérobé notre sac d'argent.

Le poëte cessa tout à coup de parler et jeta sa main sur sa bouche comme pour intercepter un cri. Ta-Kiang venait de passer devant lui, et, au soleil, l'ombre du laboureur s'était déformée: ce n'était plus le reflet d'un être humain qui se dessinait bleuâtre sur la terre grise, mais c'était le reflet gigantesque d'un dragon ailé. Or Ko-Li-Tsin n'ignorait pas que «si l'ombre d'un homme prend la forme d'un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial.» Le poëte fut donc sur le point de pousser un grand cri de surprise, mais il le retint sagement, parce qu'il savait aussi que «nulle bouche ne doit s'ouvrir pour révéler le miracle qu'ont vu les yeux; car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel.»