Garde-toi de dire d'un homme qui passe avec un poisson sur le dos: Voilà un pêcheur;
Car souvent une jeune fille cache en un sein délicat le cœur furibond d'un guerrier.
Le lendemain, avant qu'il fît grand jour, un homme, à travers les rues désertes de la Cité Tartare, se dirigeait vers l'élégante Ville Jaune. Il portait sur ses épaules un énorme poisson couleur d'or qui le forçait à marcher péniblement courbé. Arrivé devant la Porte Septentrionale, il dut s'arrêter et attendre l'ouverture de la ville.
Le soleil monta tout à coup et fit étinceler les toits vernis des maisons; les enseignes, les banderoles frissonnèrent, multicolores, et les rues se laissèrent voir clairement dans toute leur longueur, pendant que les cigognes neigeuses secouaient leurs ailes au sommet des arcs triomphaux, dont les contours s'estompaient dans le matin vaporeux.
La cinquième heure sonna. Dans les pavillons fortifiés du bastion septentrional les soldats commencèrent à s'agiter, et bientôt le gong d'airain ébranla la citadelle de ses vibrations profondes. Alors les portes d'ébène étoilées de clous d'or s'ouvrirent largement; un pont mobile s'abaissa, et les sentinelles tartares apparurent, la pique à l'épaule. L'homme qui pliait sous le poids d'un Poisson Jaune, mit le pied sur le pont et s'avança vers la porte.
—Eh! dernier né de laie! lui cria une sentinelle, ne sais-tu pas que les estropiés, les mendiants et les gueux n'entrent pas dans la noble Cité Jaune?
—Je suis aussi droit, répondit l'homme, qu'on peut l'être sous un fardeau lourd comme le mien, et je ne suis ni sourd ni aveugle, car j'entends ta voix de bœuf à jeun, et je vois ta face de carpe de Tartarie; je n'ai aucune infirmité cachée; je ne t'ai pas tendu la main en glapissant mes misères: donc je ne suis pas plus mendiant qu'estropié.
—Mais, répliqua le soldat, tu es un gueux; par conséquent tu n'entreras pas.
Et il abaissa sa pique devant l'homme.
—Soit, dit celui-ci. Le Fils du Ciel sera privé de poisson à son repas du soir, et toi demain tu seras mis à la cangue.