Ko-Li-Tsin le prit dans ses bras et suivit la jeune fille. Ils entrèrent dans une vaste salle affectée aux repas des domestiques. Tandis que le poëte déposait son fardeau sur une étagère, Yo-Men-Li trouva dans une armoire des pistaches, du riz, des viandes, des noisettes, un vase plein de vin, disposa le tout sur une petite table et dit à Ko-Li-Tsin: «Assieds-toi et mange.» Il obéit avec un empressement peu conforme aux rites, mais qu'excusait un long jeûne.

—Maintenant écoute, dit Yo-Men-Li. Tu te souviens que tu nous as quittés devant une pagode? Tu étais parti depuis quelques instants à peine, quand des hommes, sortis d'un mur, entourèrent nos chevaux, puis, brusquement, nous saisirent, nous lièrent et nous emportèrent.

Ko-Li-Tsin, qui avait déjà mangé toutes les pistaches hormis une, laissa tomber la dernière, et ouvrit démesurément la bouche.

Yo-Men-Li, en souriant, poussa vers lui un plat de poulet haché; il se remit à manger. Elle continua:

—Ta-Kiang insultait ces hommes et leur crachait au visage. Moi, toute tremblante, je regardais autour de moi avec terreur. On nous avait fait franchir plusieurs portes. Nous étions entre deux balustrades de marbre, dans une allée pavée de marbre. De chaque côté des cèdres immobiles formaient un grand mur noir. Au loin je voyais deux lions sculptés qui regardaient en arrière. On nous forçait d'avancer plus vite. Les allées se croisaient, toutes semblables. J'aperçus enfin, élevé sur une terrasse, un monument rond dont les six toits se superposaient en se rétrécissant.

—C'était la pagode de Kouan-Chin-In, dit Ko-Li-Tsin la bouche pleine.

—On nous obligea de monter les degrés innombrables d'un escalier d'albâtre; puis on nous entraîna par des galeries obscures, et longtemps nous roulâmes dans l'ombre, et enfin on nous poussa dans une salle rayonnante, et j'entendis crier: «Voici des espions que nous avons surpris rôdant autour de la pagode!»

Ko-Li-Tsin, qui portait à sa bouche une tasse de vin de riz, la replaça sur la table sans y tremper les lèvres, et ouvrit infiniment les yeux.

—Un Grand Bonze, majestueux et blanc, parlait à une assemblée nombreuse. A notre arrivée il se tut et tous les assistants levèrent les bras avec épouvante. Puis, tandis que nous nous débattions, trois jeunes Lao-Tsés nous emmenèrent dans une chapelle voisine, et le Grand Bonze lui-même vint nous interroger. Je répondis simplement que je venais du champ de Chi-Tsé-Po à la suite d'un laboureur en qui j'avais foi et dont l'ambition était immense. Mais Ta-Kiang refusa de parler. Alors le Grand Bonze dit aux Lao-Tsés: «Levez vos lanternes vers le visage de cet homme, afin que je voie s'il porte le front d'un traître.» Et les Lao-Tsés levèrent lentement leurs lanternes.

Yo-Men-Li cessa de parler, et feignit de chercher sous la table un petit bâton qui n'était pas tombé.